Dimanche 14 décembre 2008



         pour Yoko





L’homme n’a pas répondu à la question…il avait l’air pressé…et pressé il l’était toujours…comme  si le temps le traquait ….il était fébrilement et anxieusement pressé… c’est du moins ce qu’elle disait et il savait qu’elle avait raison.

Le soir venait de tomber,  un soir d’hiver moche comme il y en a dans ce coin perdu où les montagnes noires écrasent les ombres de la vallée.

Une chambre d’hotel, une de plus… il en avait connu tellement… Uniformité désuète, confort critérisé et pratique. Cette chambre faisait partie de sa vie comme les autres qu’il avait connues jadis… chambres de luxe de palaces arabes ou chinois… le Prince à Tokyo mais aussi le President’s à New York et les refuges un peu crades pour commerciaux de passage.

Il aimait passer d’une catégorie à l’autre : « ne pas s’attacher ! » comme il l’avait appris dans les traités du Docteur Suzuki ; «  tout considérer du même œil froid et sage que rien n’attire sinon la contemplation d’une feuille morte qu’emporte le vent… ».

Alors, allongé sur le lit, il se tint compagnie, chose éminement agréable et qu’il pratiquait sans réserve. Il aimait se poser des questions du style «  As-tu aimé ce potage au gingembre et au citron ? Et ce roman…qu’en penses-tu ? » Et à chaque fois il se réjouissait de la stricte adéquation qui existait entre lui et lui-même. Parfois il se lançait dans un long discours depuis un amphithéâtre fait exprès pour lui seul et peuplé d’alter ego acquis à sa rhétorique qui l’applaudissaient sans réserve et louaient la justesse de sa pensée. Il plaignait très sincèrement  ces braves gens incapables de se tenir compagnie à eux-mêmes.

Alors il n’avait pas répondu à la question de l’employé de la réception et était monté lentement à l’étage en empruntant comme à l’habitude l’escalier. Depuis longtemps il était allergique aux ascenceurs.

Et il l’attendrait… et elle viendrait, une fois de plus, quand cela lui conviendrait et il l’entendrait frapper à la porte un peu comme une élève timide frappe à celle du proviseur et il en resterait là, lui, avec ses abcès à l’âme qui crèvereaient bien un jour ou l’autre.

« Qu’est-ce qui t’as pris ? » se demanda-t-il dans la glace.

« Préfère ne pas répondre à cette question… »

« C’est indispensable ? »

« … »

« Arrête de te poser des questions, fais comme elle…vis ! »
 

Et il resta sur le lit essayant de se concentrer simplement sur cette tâche violette maculant le mur blanc…trop blanc de la chambre. Il ne put se résoudre à ne faire que cela et jetait de temps à autre un coup d’œil rapide sur le portable posé sur la table de nuit. Il était désespérément muet, ce portable.  Sur un fauteuil, le sac en cuir synthétique noir  révélait bosses et formes incongrues. Il le regardait d’un air bizarre, ce sac, comme on peut regarder un intrus qui fait irruption dans une pièce et qui vous signifie obscènement que, chez vous, il est chez lui.

Il revit alors la petite route sinueuse à flanc de montagne le long du lac. Cette petite route, une nuit sombre de juin. Elle connaissait ce pays, c’était devenu le sien. Elle conduisait la voiture sans rien dire et lui aussi ne disait rien. Il sentait confusément que quelque chose allait se produire et que le scénario elle l’avait, elle, en tête et que tout se déroulerait comme elle l’avait prévu.

Et ils s’étaient retrouvés dans cette  chambre d’hotel et puis ils s’étaient connu…il avait tout vu dans la prunelle de son œil et n’aurait pu ni voulu s’en soustraire. C’est cette froide détermination qu’il décelait en elle qui, tout à la fois, le troublait et l’effrayait.

Et puis son regard !. Un regard complice et juge à la fois. Détaché. Elle jouait en virtuose du chromatisme de son regard. Elle le savait. C’était le pêcheur ferrant le poisson, le chasseur aux aguets et quelque chose de plus et d’indéfinissable qui ajoutait à son malaise.

Il ne s’était pas trompé. Elle s’est retrouvée dans sa chambre cette nuit là et aujourd’hui il l’attendait dans une autre et l’attendrait sans doute par après et comme ça encore longtemps.

Et elle viendrait, elle, altière, réservée avec ce sourire pâle qui creusait ses fosettes et imprimait une connivente brillance dans ses yeux.

Et même l’étreinte serait dans la réserve, comme ses mots, comme son absence de confidences. Elle laisserait ses mains parcourir son corps, centimètre par centimètre et écouterait, les yeux clos et sans répondre à tout ce qu’il pourrait lui dire… comme si c’était, depuis toujours, un dû, un privilège !

 

Après ils s’endormiraient l’un à côté de l’autre. Comme des étrangers intimes… c’était ce qu’ils étaient, après tout, des étrangers intimes ! Ils devaient encore se découvrir et lui pensait que ce serait la chose la plus exaltante qu’il leur resterait à faire : se dé-couvrir… chercher derrière la phrase, le mot, le sourire, le regard, l’absence de regard ce qui n’était pas chez elle et son contraire.

Ils restaient donc étrangers. Ils ne vivaient pas dans le même pays, ne parlaient pas la même langue, obéissaient, l’un et l’autre à des codes connus réservés mais il y avait quelque chose de commun et d’incommunicable à la fois qui dictait cette chorégraphie sans règles qui les mouvait.

La télévision était muette et le ciel s’assombrissait de plus en plus, la pluie ne tarderait pas et cela lui flanquait le cafard, un spleen qu’il connaissait particulièrement bien, celui qui l’accueillait certains jours blafards quand le miroir lui rappellait froidement son âge.

Il détaillait alors ses rides, les cheveux qui s’en allaient ailleurs emportés par les borborygmes du lavabo et tous ces petits détails de rien du tout faits de courbatures, de manies incrustées sournoisement au fil du temps qui passe et il ne voulait plus bouger et il pestait sur lui, sur les autres et sur la vie qui passe et écrase les vivants comme un promeneur distrait les pâquerettes.

Ses souvenirs l’emportaient vers un ailleurs déjà détaché de lui et qui avait changé avec le temps et même tellement qu’il ne le reconnaissait plus.

Il s’en était rendu compte récemment chez Blandine quand elle l’avait reçu chez elle dans son nouvel appartement. Toute gentille et avenante maîtresse de maison. Elle avait les cheveux tout gris ce qui ne l’avait même pas frappé tant elle les portait avec naturel. Elle lui montrait ses récentes acquisitions, une toile de Kickburck, le tapis Kilim acheté à Londres et les petits couteaux japonais au manche vernis. Lui ne l’écoutait pas détailler d’une voix un peu trop juvénile son dernier inventaire, il regardait le gris de ses cheveux… pas un gris bleu comme les vieilles qui se teignent, un gris clair, une couleur qui s’offre, s’exhibe eti pose un homme comme un femme et lui ne savait plus quoi dire, alors il l’a regardée elle et sa taille toujours fine, ses jambes élancées gainées de bas à résille et il s’est demandé… ou plutôt, il ne s’est rien demandé du tout… rêver au mieux… il n’en voulait pas plus au terme de trente années de souvenirs.

Il n’en revenait pas ! Trente ans ! Il s’était attaché à elle il y a plus de trente ans ! Et il y avait encore cette pointe de nostalgie amère quand elle lui ouvrait la porte en souriant un peu gauche et il croyait l’entendre dire : « tu es rentré tard ce soir, je m’inquiétais ! … le repas est pratiquement prêt !... » et lui de prendre sa place et ils discuteraient de tout et de rien et des gens qui leur plaisaient et des autres qui ne leur plaisaient pas et ils étaitent toujours d’accord. C’était bien ça le drame ; ils étaient toujours d’accord et à la longue ça lasse !

Il ne pouvait s’empêcher de fixer son nez, il savait qu’elle l’avait corrigé voici vingt ans et il se demandait comment cela se présentait après toutes ces années…  A l’époque elle était obsédée par la trace de la cicatrice cachée dans le repli des narines, petite ligne claire quasi confidentielle et il s’était moqué d’elle. Il n’avait pas très bien compris pourquoi elle s’était fait refaire le nez qu’elle avait petit, coquin et un peu asymétrique. Lui le trouvait sympathique, son nez . Touchant comme une coquetterie dans l’œil d’une jolie fille. Elle n’aimait pas qu’il lui parle de cela et pleurait parfois dans ses bras et lui se sentait misérable,  un peu nul et méprisable et il voulait fuir ces pleurs qui s’échappaient de sa poitrine, ne plus  entendre ces reproches adressés en sanglotant. Il voulait se réfugier dans un verre d’alcool pour oublier ce qu’elle avait dit et sa déception à elle qu’il ne soit pas à la hauteur.

 

Ne pas être à la hauteur ! Son père, le premier, le lui avait fait remarquer : il n’était pas à la hauteur ! Ni de ses ambitions à lui, son père, ni de celles qu’aurait dû normalement cultiver un jeune homme doué dans son genre. Le genre que lui prêtait son père, bien sûr ! Ce n’était pas le sien, mais cela n’avait aucune importance. Lui ne songeait qu’à se retirer dans sa chambre, écouter un air de jazz sur l’électrophone et vider, en suisse, un verre d’alcool. Rien de plus. Et de détester la propension de son père à le considérer comme une chose qui doit fonctionner, une chose qui serait sur une ligne de départ et qui, bien programmée, arriverait au but en produisant le résultat escompté. Un retour sur investissement en quelque sorte. Seulement voilà, il n’était  qu’un investissement stérile, totalement négatif, le genre de placement que l’on oublie une fois retiré du portefeuille.

Il traînait derrière lui l’impression désagréable d’être celui par qui la déception arrive.  Déception pour son père, déception pour Blandine qui l’avait plaqué un beau jour, comme ça, en deux temps et trois mouvements sans qu’il ait pu se retourner sans même analyser le pourquoi de ce qui lui arrivait.

Il avait alors rêvé de se retrouver en cour d’Assises jugé pour avoir tué son père. Il aurait plaidé et avec quelle fougue sa propre cause ! Les jurés sous le charme de son talent oratoire l’auraient acquitté sous les acclamations du public et Blandine, les larmes aux yeux, lui aurait demandé pardon !

Mais il n’y avait rien eu de tout cela même si le couteau pour tuer le père était toujours crispé dans sa main. Et puis pourquoi ? Il y a des morts qui restent vivants, ils le savait  lui.

« Il faut taire le ressentiment, pratiquer la compassion, ceux qui vous font mal après tout, expriment d’abord leur propres malheurs. »

C’était encore Suzuki qui le taraudait. Il avait envie de lui dire de laisser tomber ses préceptes moralisateurs, de déclarer la morale au delà de l’entendement des humains… lui aussi, Suzuki, n’était qu’un petit bourgeois épris de respectabilité, un gourou besogneux, même pas escroc tout juste nul… comme lui !

Il allongea les jambes sur le lit, cala confortablement la tête sur l’oreiller et attendit la prochaine question :

« toujours le même parfum, n’est-ce pas ? celui qui va et s’en revient, toujours le même qui traîne derrière lui la nostalgie d’une vie émiettée un peu par ci, un peu par là, le tout sans consistance, une vie qui n’en valait pas la peine de jouer avec les ombres fuyantes du regret… »

« … »

Ils s’étaient donné rendez-vous dans un hôtel près d’un lac. Encore un lac, toujours cette constance de l’eau entre eux. Comme ce restaurant qu’elle allait lui faire découvrir quelques temps après sur la rive. C’était leur deuxième rencontre et il était heureux de la revoir après cette première impression d’inachevé, cette nuit improvisée passée avec elle dans ce motel anonyme au bord de la route sinueuse. Le matin, il avait été soulagé de la voir partir sans même prendre de petit déjeuner, sans un au-revoir brouillé autour d’une tasse de café.

Elle connaissait l’hôtel, lui pas. Il y avait des embouteillages ce jour là et il perdait du temps.

Il eut alors peur d’arriver en retard, de trouver sa réservation annulée et cela le rendit nerveux, tellement nerveux que c’est pratiquement excédé qu’il se présenta à la réception.

Après, au calme et seul dans la chambre, il se demanda ce qui qui était arrivé et pourquoi ce n’était pas ce détail de la rencontre qui le troublait mais la rencontre elle-même.

Quand elle rentra, ce  fut d’abord le parfum qu’il reconnu, le même que celui dans lequel, depuis tant d’années, baignait ce bonheur qui le fuyait à chaque fois qu’il  s’en approchait.

Fut-elle singulière ce soir là et la nuit qui suivit ?. Il ne peut toujours pas répondre à cette interrogation … il n’est sûr que d’une chose : ce jeu de sable mouvant dans lequel il allait, vollens nollens, se complaire c’est ce jour là qu’il s’est incrusté dans sa vie. Ce sable dans lequel il allait s’enfoncer pour mieux s’extirper l’instant d’après… trouble félicité dans laquelle il n’avait, faute de choix, qu’à se couler sans rien dire.

Et puis il y avait ses mots, ses phrases dont il ne cessait  d‘analyser la moindre diphtongue ; pourquoi s’obstinait-elle à ne parler que par bribes de mots et silences confondus, mélangés à son regard, à sa manière de rajuster une mèche ou de croiser les jambes. Ne pouvait-elle pas parler comme toutes les autres, comme Blandine par exemple ?

Mais c’eut été trop simple, trop vulgaire même, il fallait qu’elle lui donne inconsciemment ou pas l’occasion d’inaugurer cette nouvelle sémantique et de s’y perdre… de la retrouver… et de s’y reperdre à nouveau. Elle ne voulait pas de ces mots bradés, ressassés, passés par toutes les compromissions, elle voulait des mots vierges,  elle souhaitait – mais le réalisait-elle vraiment ? – un langage neuf, un verbe nouveau, un codex ésotérique dont elle seule posséderait la clé.

Mais c’était tout faux… ils se l’inventait cette histoire de codex … ce soir il le savait ! Il en était presque heureux, c’était un joug dont il s’était libéré.

 

Parfois il se demandait s’il n’aurait pas mieux  valu qu’il ne s’énerve pas ce fameux soir et qu’à l’hôtel la réservation ait été annulée ou qu’elle l’aurait appelé en dernière minute pour lui dire qu’elle n’était pas disponible avant quelques semaines ou quelques mois et qu’elle était désolée… Seulement la chambre était bien là, spacieuse avec vue sur les montagnes et le lit avait accueilli leurs corps qui s’était entremêlés comme s’ils n’avaient fait que cela depuis la genèse de tous les temps.

Il serait alors reparti… mais où ? Ah ! Il savait bien que c’eut été du côté de ces eaux saumâtres qui l’attiraient comme des sirènes lubriques et dans lesquelles il se noierait lentement, flottant pareil à un déchet végétal entre le fond et la surface jusqu’à ce qu’il soit rejeté et déposé comme un macabre épouvantail démembré sur la rive.

Et il y aurait eu son enterrement…les mines désolées, les chuchotements entendus :

« Il s’est suicidé, le pauvre, et pourquoi donc ?.. et par noyade avec ça… comme s’il n’y avait rien d’autre pour en finir. Lui qui avait de si beaux enfants ! Allez vous donc savoir ce qui se passe dans la tête des gens… »

« Ben, vous savez, ça a toujours été un drôle de type…gentil, c’est pas ça…mais nerveux…terriblement nerveux….et imprévisible avec ça… je dirai même pathologiquement nerveux… mais, tout de même, quel malheur !….surtout pour ses gosses… et puis, vous trouvez pas ça un petit peu égoïste, vous ? C’est facile de partir et de laisser les autres se débrouiller après… moi, à sa place… »

Et Blandine ? Elle serait venue Blandine ? Il l’imaginait un peu grave et austère à côté de ses fils, pas loin de Béatrice et de ses enfants à elle. Deux femmes côte à côte. Des femmes qu’il avait fécondées avec tant de plaisir et d’inconscience !

« C’est sa première femme, celle là ?  Oui ?... Mais c’est qu’il a toujours eu bon goût ! »

Mais serait-elle seulement venue, Blandine ? Non ! Elle aurait eu un mot pour Béatrice et puis c’est tout. Un mot gentil, rédigé après cette réflexion mûre et prudente qu’elle privilégiait. Un mot assorti d’une invitation du style : « Venez quand vous le voulez, ma porte vous est toujours ouverte. »

C’était cela qui les avait séparé, Blandine et lui : elle avait appris à vivre sa vie à elle. Elle se l’était construite en mettant l’autre entre parenthèse. L’autre qui vous bouffe tous les jours du réveil au coucher, ces maris, ces enfants , les amis qui deviennent encombrants et les amants qui se croient indispensables. Elle avait plié sa vie à l’aune de son vouloir. Ce n’était pas bête et autrement plus confortable ! Il fallait même avoir la force de la vivre, cette vie. C’était nettement mieux que lui qui, à force de se demander ce qu’était la vie, n’avait trouvé que la mort.

Et elle, serait-elle venue ? Il l’imaginait quelque part au fond de la pièce où l’un de ses si chers amis serait venu prononcer un discours de circontance :

« Il vivra toujours dans nos coeurs et son souvenir restera impérissable dans nos mémoires comme son sens aigu de l’humour et sa passion pour le Zimbabwe ! »

Qu’aurait-elle dit et pensé à cet instant ? Sans doute rien… elle aurait –peut-être, ce n’était pas sûr- essuyé une larme au bout de sa paupière soulignée de bleu… mais il rêvait  là tout mort qu’il était. Elle ne serait pas venue… il le savait bien… elle n’avait rien à faire à son enterrement. Il y aurait son parfum et ce serait bien tout. Un parfum venu en cachette, comme un sans papier ordinaire et dont l’arôme flotterait, triomphant, sur toute la pièce et jusque dans son cercueil.

Et Gutfreund ? Il y serait aussi lui, et même qu’il prononçerait un discours. Pas le premier… le second discours… histoire de le replacer dans le contexte des vivants. C’est fou  ce que les vivants veulent momifier les morts ! Et très vite encore ! C’est ce qu’il lui avait dit, Gutfreund,… mais, là, le bon docteur allait le maintenir  encore un peu en vie !

Et qu’aurait-il raconté, le docteur Gutfreund ? Sans doute pas une de ces hagiographies débitées sur un ton solennel, la bouche en cul de poule, un ton qui se veut profond au deuxième ou troisième degré. Il l’imaginait, Gutfreund, parler cul… raconter leur virée cette nuit du côté d’Oxford street dans ce peep-show crade où il n’y avait plus de vitres entre la scène et les cabines devant lesquelles trois filles fatiguées, habillées de talons longissimes se déhanchaient distraitement au rythme d’une musique inaudible.

  

Eux, tâtaient les chairs des filles rendues moites par la chaleur des spots. Et elles se laissaient faire, les filles, elle voulaient en finir, qu’on les sorte de là, loin de ces clients vicelards et de cette musique criarde.

L’aurait-il racontée cette histoire,Gutfreund ? En eut-il été capable ? Et l’assemblée médusée d’écouter la suite de cette tournée à Londres une nuit de juin avec Zêta entre eux deux. Elle, les cheveux frisés, les jambes interminables qui se pend au bras de l’un puis de l’autre, rigole franchement  et sans honte malgré les passants qui se retournent et pestent sur ces touristes ivres et bruyants au bras d’une demi mondaine. Zêta qui se plaint de la chaleur, dit qu’elle a soif, les embrasse à bouche que veux-tu et…

« Il n’aurait jamais dit ça , Gutfreund, pas en public !... »

« Si, il en aurait eu vite marre de ces mines compassées, amidonnées, de ces soupirs exhaustifs et des yeux baissés… il ne l’aurait pas supporté…C’est pas un saint que l’on enterre… un pécheur… avec un sacré bilan… lourd à porter. Il veut replacer le mort à sa place… celle qui lui est réservé dans un bar interlope, là où il était vivant… loin de  cette porte de sacristie où il étouffe, le mort ! »

« Parce que tu n’as été vivant que parmi les putes et les filles qui s’exhibent ? »

« On n’est parfois soi-même que dans ces limites troubles qui sont nos véritables révélateurs… Gutfreund explique cela mieux que moi…. On se trouve loin des miroirs complices, des néons menteurs et des amis flagorneurs… et puis, ces femmes, à leur manière, sont des initiatrices qui vous font passer d’un monde à un autre… d’un monde où trop souvent il n’y a que des zombies… des zombies qui épluchent les comptes, copulent, se lèvent, se couchent, mangent , boivent mais ne vivent pas ! »

« C’est des mots tout ça… comme le mythe de la bonne putain ! »

« C’est les mot qui conviennent… sois pas comme mon père qui vivait pour une galerie qui l’ignorait superbement… tu te crois illustre, unique, exceptionnel et, en fin de compte, t’es petit, menteur, apeuré, lâche autant que tous les autres… »

Alors les voilà dans la chambre d’hôtel à boire le Champagne que le préposé leur a apporté en évitant, mais pas trop,  la vision des jambes de Zêta affalée sur le canapé, chemisier ouvert découvrant une poitrine toute menue comme celle d’une adolescente pré-pubère.

Et eux de de la lutiner, de se la passer dans les bras de l’un puis de l’autre et elle de glousser et de prendre –mal, très mal- des airs de bourgoise outragée.

« Tu vas pas me dire que…. »

« Rien de grave !...tout juste une petite triolaine de fin de virée… deux hommes encore jeunes, fiers d’une érection que l’alcool et l’excitation stimulent et puis cette femme qui se trémousse, les aguiche, exhibe son jeu  d’entrejambes qui compense sa petite poitrine aux têtons fermes et … »

« Cette femme a un phallus ! » diagnogstique gravement Gutfreund.

Il la connaît cette théorie du phallus, le « penisneist »  freudien. Il doit les aimer, Gutfreund, les femmes a phallus ! C’est ça ! Des femmes avec une grosse poitrine et un phallus énorme. L’être complet par excellence, le Adam Kadnon des kaballistes…il doit en rêver la nuit de ces créatures hybrides qui pissent debout et allaitent leur progéniture… il doit se pencher avec une délectation unique sur leur entrecuisses et les méandres de leur psyché.

« Et tu t’imagines qu’il va raconter tout cela… Londres, la fille au phallus et vous deux en rut ? »

« Tu veux quand même pas qu’il récite le Notre Père… »

« Non, mais il pourrait évoquer ta quête spirituelle, ton approche singulière des problèmes du monde, parler de tes talent…si, si…tu en as des talents !...des vrais, pas ceux qui se situent au dessous de ton nombril ! »

« Y a pas de « vrais » talents comme tu dis…et puis la quête spirituelle cela démarre toujours au niveau des testicules… c’est comme le lotus.. la tête au ciel et les racines dans la vase …les grands mystiques sont un peu des obsédés sexuels…l’auréole sur la tête et les couilles en feu ! »

Elle a fini par se fatiguer Zêta ce qui était somme toute normal et il lui a proposé un petit massage, mais elle a pas vraiment voulu même si elle s’est laissé faire en fermant les yeux et minaudant tant et plus ce qui a eu pour effet d’emoustiller, le docteur Gutfreund qui s’est retrouvé en elle plus tôt que prévu et sans même s’en rendre compte. Elle, couchée sur le ventre, haletait gentiment comme une enfant qui déguste une friandise, elle jouait sans doute un peu la comédie histoire de plaire à ces deux gentils garçons qui n’en finissaient pas de prendre leur plaisir en elle   .

« C’est ça, ton enterrement va finir en partouze s’il continue comme ça le bon docteur Gutfreund ! »

« Ah, quelle fin superbe ! Je l’avais pas imaginée cette partouze funèbre qui finit par un immense et communautaire coït…tu te rends compte ?...tu les vois à l’œuvre, ces travailleurs copulants ? Tout le monde qui baise tout le monde. Béatrice, Blandine et les autres offrants sans vergogne leurs cuisses à des pénis friands…tout cela à deux doigts de mon cercueil tout propre ! Et moi couché et qui compte les coups ! Debout le mort ! Au macchabée de tirer le sien ! Pas d’exclusive ! Vivants et mort réunis dans une gigantesque ronde copulatrice au seinj de la fureur du désir exacerbé, des cris, des râles…ah, les voir danser…passer de l’une à l’autre dans de fortes et roboratives haleurs de transpiration…quel enterrement que celui-là ! »

Eux continuaient à se la passer, Zêta, sans faire trop de politesse et elle, angélique, de s’assoupir entre deux poussées.

« Arrête tes divagations, t’es mort, raide, couché pour l’éternité des éternités entre quatre planches qui malgré toutes les dénégations et assurances du croque-mort n’en voudront pas très longtemps de toi et te lâcheront, vite fait, bien fait, te livrant à la terre et aux vers et même tes os n’affronteront pas les siècles des siècles sans te quitter eux aussi et il ne restera de toi qu’infinitésimale et anonyme poussière emportée par le vent ! »

Il avait raison, le bougre ! Qu’avait-il donc à vouloir humer l’infini dans ce parfum aux fragrances évanescentes ? L’éternité vide était son lot…il le savait…il se le cachait. Il vivait aussi aveuglément que les autres à côté d’une horrifiante béance qui l’attendait sans rien dire.

Où se sont-elles évanouies ces rues étroites de la petite ville où il se promenait, jadis, avec Blandine à son bras ? Elle gentille, souriante, adorable, subissant ses mesquineries quotidiennes, sa jalousie bête et grinçante entre deux sautes d’humeur et qui ne disait rien ou si peu, l’embrassait le matin au terme d’une nuit où il avait maladroitement parcouru un corps offert sans réserve. Lui, le piètre amant remercié par une pucelle confiante et amoureuse. Elle lui avait juré un amour éternel, Blandine, heureusement qu’elle n’a pas tenu parole !

Elle avait donné et il avait si mal reçu ou, plutôt, s’était emparé de ce qu’elle lui donnait de toute la force de ses pognes et tout s’était, bien vite, brisé, étalé en mille morceaux qu’elle, patiemment, remettait en place jour après jour, sans lui adresser le moindre reproche.

Et il voulait tuer son père après ça ! La bonne excuse ! Il aurait fallu le tuer avant ! Avant cet amour de Blandine, avant que le jour ne se lève sur ce qui n’allait pas vraiment devenir lui !

Et puis, tant qu’à faire, tuer son père, et après ?

« Et Zêta ? »

« T’en veux encore ? Eh bien, on s’est retrouvé le lendemain avec une gueule de bois de première d’autant plus qu’on l’avait bordée dans le lit et que nous avions dormi dans les canapés. Elle est restée longtemps dans la salle de bain et quand elle est sortie on est parti déjeûner tous les trois dans un nuage de Chanel n° 5 et, depuis, son image nous hante à chaque fois que son parfum fait un détour parmi nous. Zêta, c’est un peu toutes les femmes qu’on aime et qu’on se partage comme un gosse le fait avec son jouet préféré. »

C’était bien vrai…toutes ces odeurs qui accompagnaient ses souvenirs ; le chocolat de son enfance, l’huile d’olive et la résine de pin et aussi la mer tôt le matin sur des grêves désertes peuplées de mouettes blanches et querelleuses et ces autres odeurs mêlées à celles, plus inisidieuses, de la pluie…

Les pavés mouillés sur lesquels les gouttes s’écrasent en silence sont orphelins des ombres passées, fugaces, elles aussi, de leurs aspérités. Il ne les aura pas marqué au bout de ses longues promenades pensives et solitaires…rien du tout …ils demeureront là, les pavés, et pour longtemps encore, témoins amnésiques de souvenirs fânés.

C’est sans doute tout ce qui restera de lui, une fumée qui ondoie doucement vers des lointains indifférents, cachés et qui n’intéressent personne.

« Tu vivras encore dans le souvenir de… »

« Comme cette fleur si belle qui s’étiole au bout de quelques jours…allons, de moi il ne restera même pas le parfum ! »

Et elle ne sera que ça, un parfum qui naît et meurt au bout d’une rencontre toujours trop brêve, toujours frustrante dans sa désolante facture. Alors, ils retourneront vers ces univers à eux d’où ils s’étaient extraits avec tant de plaisir et tant de réserves aussi, ces univers qui les tiennent à la patte et les font trébucher.

Dehors la nuit devient plus noire et la pluie monotone martèle son rythme aux carreaux. Il a froid, se lève, fait quelques pas dans la chambre qui lui paraît anémiée.

Et il ressent alors le poids de cette solitude, la vraie, pas celle qu’il masque par ses soliloques improvisés ou des gribouillages nerveux sur une feuille de papier…celle qui le ramène  au néant.

Elle est là, pas loin de la porte et le regarde de ses yeux morts. Il l’ignore avec superbe…elle est comme lui, finissante, sans espoir, déjà retranchée de l’avenir.

Il se dit que c’est bien là, le pire : ne plus avoir d’a-venir, ne plus avoir à attendre tout étant déjà venu et reparti sur la pointe des pieds, sans rien dire, sans même qu’il ne s’en rende  compte. Il est là, lui, à ce croissement final où il n’y a que des sous-venirs, un futur fait de fantômes timides et bien morts, eux aussi, relégués dans des albums photos que les survivants s’empresseront de perdre ou d’oublier une fois l’héritage inventorié.

 

Il fait des va et des vient dans cette chambre qui lui semble de plus en plus froide et inhospitalière et d’où monte une odeur fade d’anonymats cumulés. Il essaie, sans succès, de l’imaginer vivante, cette chambre, recevant des couples d’amoureux jeunes et fringants qui se moquent du temps des autres en construisant le leur…mais aucune image n’accroche son esprit et il reprend ses va et vient le long du grand lit et puis vers la salle de bain et, demi tour, vers la fenêtre,  puis la table au sac noir.

Ils diraient quoi ? Après tout, il s’en fout ! Il y aura comme un moment de stupéfaction du genre : « quoi ! il a fait ça ! » ou une autre banalité du même style puis il reprendront tous leur train-train quotidien. Il sera passé sans laisser de traces, aussi anonyme qu’un galet gris sur une plage déserte insensible aux vagues qui le recouvrent quand monte la marée.

Et tout cela pour presque rien…un effluve capricieux qui monte à la tête, saôule l’esprit le plus sobre et anime le corps le moins souple dans des rondes folles…un parfum dont elle s’enveloppait et qui le poursuit encore aujourd’hui, des jours et des jours après qu’ils se soient quittés au bout de baisers aériens et  furtifs.

C’est tout ce qui restera d’elle et de lui aussi !

Car elle ne viendra pas…ou si tard…trop tard !...et puis avec trop de distance et lui ne veut plus attendre. Les jours étaient passés qui permettaient ces joutes. Lui était déjà recouvert de l’ombre du soleil mourrant, ombre froide, impersonnelle et sur laquelle flotte toujours ce parfum insistant.

Le même qu’il a humé en appuyant sur la gâchette et qui l’a, enfin, recouvert du linceul le plus doux.



Remerciements à Alexis Mélissas pour les photos qui toutes sont sous copyright alexismelissas (alexismelissas.com) 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Samedi 7 juin 2008




Ce qu’ils me reprochent, les yeux dans les yeux, sans chercher les mots, sans ambages, sans y mettre des formes, c’est de mener une vie sans histoire ! Une vie à l’horizon bien dégagé, une vie sans virages, sans surprises…ils ne l’acceptent pas…ce n’est pas dans leurs mœurs, je les ai trahis !

Et c’est vrai, dans ma vie il n’y a pas grand chose,  il n’y a même rien !

Pas de famille,  pas d’amis, pas de passions (encore que…à bien y regarder… mais nous y reviendrons…),  pas de reponsabilités ou si peu. Une vie lisse comme une toile cirée !

Eux, c’est différent. Lui est médecin, généraliste à la retraite et mon frère ophtamologue a réalisé sans doute son rêve caché. Belle promotion ! Elle était institurice,  ma sœur professeure au Lycée. Et de deux !

Moi, je suis contrôleur à la SNCF…pas de quoi imprimer une carte de viste.

Pourtant tout avait bien commencé. De bonnes études secondaires, un bac C et puis le dérapage…il voulait que je fasse médecine comme lui et mon frère, eh bien non ! j’ai fait de la biologie…pas longtemps, deux ans, un diplôme d’études universitaires générales, pas plus... et puis fini. Après, je me suis engagé dans les chemins de fer. Etrange non ?

La biologie c’était déjà un sacré coup, les chemins de fer celui de trop. Coupés les ponts ! On ne s’est plus parlé !

Cela ne m’a absolument pas dérangé, j’étais même assez euphorique, j’avais l’impression d’être enfin moi même et j’étais vraiment moi dans cet univers aseptisé de fonctionnaires à casquettes bleues, la ligne de la retraite en mire. Un univers anonyme comme nos numéros matricule, un univers où l’on se connaît si peu…se voit de loin…correspond par écrit…tout ce qu’il me fallait !

Elle, au début, me téléphonait pour me dire d’une voix larmoyante tout le mal qu’elle pensait de moi et de mon égoïsme et de mon ingratitude face aux sacrifices qu’ils s’étaient tous les deux imposés toute leur vie pour que je puisse, moi, en mener une décente, de vie et faire des études convenables… mais je m’en fichais totalement.

Elle pleurait… c’est ce que je voulais !

Elle disait que j’étais dur, insensible, incompréhensible et qu’en fait ce qu’ils avaient toujours soupçonné se vérifiait au cours des ans. J’ai pas compris à quoi elle faisait allusion, ses jérémiades me laissaient indifférent.

Voila, le mot est lâché, je suis indifférent ! En bon français cela signifie qu’aucune force n’est capable d’influencer ma place ou mon état. Je ne m’intéresse pas à l’autre….A vrai dire, il m’est totalement étranger…

Mais dur, moi ? Je leur ai jamais rien fait ! Toujours été l’enfant quasi modèle :

»bien maman… très bien papa… »…tout ça durant dix-huit ans durant lesquesl j’ai exécuté sans sourciller tout qu’ils voulaient que je fasse. Vous en connaissez beaucoup des enfants comme ça ?

Plus fiable qu’une voiture, plus docile qu’un chien !

Et puis quoi ? Elle me plait cette vie de controleur ! Les trains qui rentrent en gare, les coups de sifflets nerveux, l’atmosphère des départs, les gens (les vieux surtout) nerveux, les enfants qui ne tiennent plus en place, les couples qui se séparent et les trains qui s’en vont lentement d’abord,  pour n’être plus qu’un long ruban gris au bout de l’horizon… c’est pas beau… c’est pas romantique ?





Là dedans, je suis un peu comme un chef d’orchestre ou un hôte accueillant ses visiteurs et  assignant aux uns et aux autres leur place.

Je veille à leur sécurité, je renvoie les resquilleurs, calme les chahuteurs, rassure les vieilles dames et caresse du bout des doigts les jeunes enfants.

Fonctionnaire bien noté, j’ai  refusé une place de contrôleur en chef qui m’avait été proposée avant même le laps de temps coutumier préalable à cette promotion. J’aurais du passer trop d’heures dans un bureau à faire des rapports, noter des subordonnés et assumer des responsabilités. Rien pour moi ! Ils ont regretté et promis que ce serait pour la prochaine…qu’ils se fassent plaisir !….

Les syndicats aussi me voulaient… ils me voyaient bien permanent, mais là encore je me suis éclipsé, j’ai prétexté mon jeune âge, une fiancée imaginaire qui me prenait trop de temps…exit le syndicalisme.

Je suis un solitaire et j’aime ça. J’aime ma compagnie, cela peut vous paraître bizarre, mais je ne me vois pas aimer autre chose…

Tout de même je fais quelques efforts, je bois de temps un temps un coup avec les collègues, on discute…mais pas trop souvent…et puis, pour raconter quoi… ma vie est banale !

Dire quoi à part cette si personnelle et intraduisible obsession ?

Et les femmes me direz-vous ? Je m’en méfie depuis toujours…Tout môme je réalisais déjà le jeu qu’elle inaugurait avec lui…et cela m’a frappé. Et ma sœur, bien vite, s’y est mise elle aussi.

Pourtant je suis bel homme…elles le disent toutes…Je parle bien en plus et sais me conduire comme il faut. J’ai été bien éduqué,  j’ai des manières et ouvre la portière quand des dames s’installent près de moi, en voiture.

Et puis, il y a le regard des voyageuses…souvent flatteur qui appelle l’invite… je n’affabule pas, faut me croire !

Seulement voià, les hommes et les femmes à la limite peuvent s’entendre, ils ne peuvent pas se comprendre !

Un fossé énorme nous sépare des femmes, on ne le réalise pas, nous les hommes, qui sommes un peu comme des caniches égarés chez les chats. Si vous connaissez un tant soit peu les chiens et les chats vous me comprendrez.

Alors les femmes, je les croise, vite fait, bien fait. Je jouis de leur corps sans qu’elles me posent de questions ni ne m’appellent par mon prénom. Leurs chambres sentent le parfum bon marché, la transpiration d’hommes pressés et, quoi qu’elles disent… le sperme… mais cela m’est égal…une relation corporelle, par essence, est muette n’est-ce pas ?

Muette comme ces rapports monnayés…Au bout de l’étreinte, j’observe la fille qui se relève du bidet et se rhabille prête pour le nouveau client…un de plus… c’est lamentable une vie comme ça…faut en finir…

Je suis toujours troublé quand je les quitte et, après, j’ai hâte que la nuit m’enveloppe et ne laisse transparaître sur le trottoir qu’une pluie fine qui scintille sous la lumière jaune des réverbères.

La nuit, voyez-vous, c’est mon domaine et mon refuge, le seul qui m’aille. La nuit, au mieux, je veille, je ne dors pas, mes sens prennent une acuité exceptionnelle qui fait de moi un être différent de celui que vous pouvez croiser le jour.

Il y a quelques années il avait dit, en me toisant d’un air bizarre que j’étais « héliophobe »… peut-être avait-il raison, rien ne m’indispose plus que le soleil, cet astre idiot,  qui nous fait transpirer sous ses insupportables rayons.

Quand je les vois, mes voyageurs,  tout excités à l’idée de lui offrir leurs corps pâles sur les plages l’été,  je me sens envahi d’un tel sentiment de mépris que…

Je préfère, la nuit ! Les savoir endormis et moi pas, pareil au veilleur conscient, qui voit ce qui se cache aux autres, cela conforte ma différence et me renforce dans le sentiment d’appartenir à un autre monde que le leur.

J’ai lu quelque part que les hommes et les femmes étaient, en fait, les descendants inconscients d’extraterrestres venus ici sur Terre sous forme de cellules microscopiques pour échapper à la destruction naturelle de leur planète d’origine.

Eh bien,  moi, je dois venir d’une planète fort éloignée, sans doute aux confins de celle d’où ils viennent tous !…et cela me fait sourire.

A dix sept ans j’ai eu une petite amie, une certaine Betsy. Elle avait quatre ans de plus que moi et s’étonnait, elle qui n’appréciait pas trop les garçons plus jeunes qu’elle, de cette relation amorcée entre nous. J’étais trop mûr pour mon âge me disait-elle…en fait trop vieux et même, à la croire, très vieux.

Elle a mis fin à notre idylle (si on peut appeler ainsi nos après-midi passés dans son studio à mêler nos corps dans une consciencieuse et  imaginative pénétration de nos sexes respectifs) car, m’a-elle avouée un  jour, elle se sentait de plus en plus mal à l’aise avec moi et même carrément angoissée

Elle ne s’expliquait pas cette peur diffuse qui petit à petit l’envahissait au fur et à mesure que ma présence se prolongeait chez elle.

Alors elle m’a raconté n’importe quoi…que j’étais diabolique, pervers, certainement psychopathe et même que mon sperme était froid comme celui du diable !

Comme celui du diable ?…..un jour j’ai demandé à une technicienne qui officiait près de la gare si mon sperme était froid. Elle m’a regardé drôlement…pauvre fille !

Je dois être un drôle de type, ça oui…mais diabolique ?




C’est peut être pour ça que je n’ai jamais eu d’amis. Je mets les gens mal à l’aise. Ils sentent bien que je ne suis pas de leur monde et cela les perturbe. Même mes professeurs au Lycée me trouvaient  différent des autres, mais comme j’avais de bons points ils n’insistaient pas.

Un de ses amis, un médecin,  a-t-il perçu quelque chose ? Alors il m’a demandé si j’allais bien, si je n’avais pas de problèmes et toutes sortes de questions de cet ordre.

 Il s’intéressait à moi !

Cet intérêt subit, je n’ai pas voulu savoir s’il procédait d’un souçi relatif à sa propre respectabilité ou  de ma santé mentale, car en fait il n’attachait de l’importance qu’à sa manière d’être vu et reconnu par les autres. Ca, je le sais !

Aujourd’hui encore, quand dans les trains de nuit je fais ma ronde ou que je contrôle les tickets des gens en vue dans les premières classes, je les imagine tous, imbus de leur personne, se concertant sur le pourquoi de ma défection. Je dois être un déserteur. Ingrat, insensible et déserteur…de quoi vous condamner à mort…

Eux, j’ai déjà songé à les tuer.Tous. Même le rejeton de ma sœur, ce bébé qui braille et souille ses langes !

Je ne l’ai jamais vu, cet avorton, mais l’imagine pareil à ceux que je croise, très vite, dans les wagons. Ce doit être le même tas de bruyante chair rose devant lequel elles se pâment sans décence.

J’ai pas insisté. Ils mourront bien un jour, les uns après les autres.. Lui le premier, elle ensuite…ou le contraire. Cela m’indiffère. Je suis indifférent !

Betsy, maintenant que j’y songe,  avait peut-être suspecté quelque chose : « Tu les hais ! » m’avait-elle dit un jour dit après que je lui eusse livré quelques confidences…sans doute une conséquence de ce « taxi japonais » que nous avions inauguré entre quinze et seize heures.

Pourquoi l’apaisement du sexe se traduit-il si souvent par une logorrhée ? Encore une faiblesse coupable chez nous, les mâles, et dont cette petite Betsy avait profité…

Les « haïr » ? Se réjouir du mal qui peut leur arriver…est-ce bien un sentiment qui me possède ?

La réponse est : oui !

Et pourquoi ce sentiment me possède-t-il ?

Qu’ont-ils fait pour que la haine soit à un point pareil en moi ?

La réponse est : rien. Voilà bien leur tort : ils ne m’ont rien fait !

J’avais vu ce film danois :  « Festen » qu’il s’appellait. C’est l’histoire d’une réunion de famille on ne peut plus friquée qui se se déroule dans un château pour fêter l’anniveraire du patriarche.

Au moment des discours,  un des fils prend la parole et la bouche en cul de poule encence le père…jusqu’au moment où, toujours mielleux, il lui dit que son meilleur souvenir c’était quand il était gosse et que papa venait lui souhaiter une bonne nuit dans la chambre qu’il partageait avec sa soeur et, qu’après le baiser sur le front, le père le sodomisait avant d’éjaculer dans les cheveux de sa sœur.

Ah ce film ! Je l’ai vu au moins dix fois !…Pour dire vrai, j’ai plus été au cinéma depuis…

Mais lui, non…il ne m’a jamais sodomisé….peut-être avec le thermomètre qu’il enduisait, en bon médecin, de vaseline, avant de me le mettre dans le rectum…mais il l’a toujours fait dans le cadre de son rôle de père et de médecin…je vais pas raconter de bobards,  quand même…

Ils ne m’ont pas fait de mal….ni l’une, ni l’autre. J’ai beau fouiller mes souvenirs je trouve rien…

Et puis qu’est-ce que cela change. Mal ou pas, je les hais !

Il y en a qui disent qu’il faut qu’une vie soit emplie d’amour. Que sans l’amour on ne peut pas vivre et qu’est-ce que je sais encore. C’est bien possible…moi, sans cette haine, je crois bien que je me serais jeté à l’eau ou flanqué une balle dans la tête…heureusement que je hais, cela donne un sens à mon existence.

« Mais c’est maladif tout ce que vous racontez…vous devez être affreusement malheureux… »

C’était la réflexion d’une de ses amies, une psychologue chez laquelle il m’avait envoyé peu après la visite chez son ami et confrère.

Elle devait avoir quarante et quelques années, portait un tailleur un peu serrant qui mettait sa poitrine en exergue et laissait deviner un porte jaretelle autour d’une taille jadis fine.

Ce que j’ai pu lui raconter ! J’en avais même remis !

Elle avait bien insisté sur le secret professionnel qui caractérisait notre conversation et j’espérais qu’elle ne le respecterait pas. J’aurais aimé qu’elle leur raconte tout ce que j’avais inventé sur eux, ma sœur, mon frère…

Lui, je l’ai fait passer pour un obsédé sexuel, obligeant sa femme à pousser des grognements de truie pendant qu’ils faisaient bruyament l’amour, le dimanche soir. J’avais observé, lui ai-je avoué, le manège à travers le trou de la serrure et l’image de ma mère accroupie offrant, en grognant, sa vulve aux assauts de sa verge, me conduisait invariablement à une douloureuse et persistante érection.

Ma sœur était kleptomane, mon frère homosexuel et, elle,  quand j’étais gosse s’obstinait à me tripoter le fond du pantalon à la recherche du « petit garçon » (ça, c’était bien vrai !)…

La psy notait tout cela sur un calepin recouvert de moleskine noire sans prononcer le moindre mot. Au fur et à mesure qu’elle recueillait mes délires, sa jupe se relevait et découvrait des cuisses gainées de bas à couture apparente.

Ces derniers ont contribué à nourrir mon imagination. Comme quoi il faut peu de chose, en l’occurrence une ligne noire le long des mollets pour ternir, même sous le sceau du serment, les réputations les mieux établies.

A-t-elle révélé quelque chose au terme de nos rencontres (six ou sept en tout) ?

Je n’en sais rien…Je l’imagine très mal lui demander d’adopter en silence une autre position…

J’ai, un jour qu’il était absent, fouillé dans son bureau à la recherche du rapport, mais je ne l’ai pas trouvé, il avait du l’enfermer dans le coffre.

Après, je m’en souviens, il m’a envoyé pratiquer un art martial. Le karaté. Bonne idée !

Ainsi donc, j’étais malade pour cette brave dame…Sans doute ! Je ne suis pas quelqu’un de normal.

Aujourd’hui encore, je regrette de n’avoir rien à leur reprocher. S’ils m’avaient battu, violé, affamé, j’aurais trouvé une bonne excuse pour les tuer les uns après les autres…mais là, rien…ce serait un crime tout à fait gratuit,  je le concède bien volontiers.

Et j’imagine mal une Cour d’assises jugeant mes crimes gratuits. Ce serait nul ! Les journaux pourraient titrer à la une : « Les crimes crapuleux d’un fils de famille dévoyé ! » et ils auraient raison. Les crimes crapuleux n’ont aucune classe !

Et quoi après, si je les tue ? Ma haine n’aurait plus de fondement et c’est moi qui mourrai…

Mourir par manque de haine, tout un titre !

Et pourtant c’est vrai…que faire une fois l’objet de ma haine disparu ? Que dire, que faire, qu’avoir pour inspiration ? Je ne serais alors qu’un petit contrôleur minable, fonctionnaire sans imagination ni avenir, même pas poinçonneur depuis l’invention du compostage.

Ma vie serait sans sel, fade comme de la cuisine yiddish.

Alors que maintenant je sais pourquoi je vis…je cultive cette source de fertilité, je la soigne, l’entretient et, oserai-je le dire ? l’aime…

J’aime…encore plus étrange…

J’ai peur du jour où ils seront partis tous les deux. Ma sœur et mon frère, ensemble n’en valent pas un.

Alors je prie pour qu’ils aient et conservent la santé. Qu’aucun accident ne leur survienne. J’en viens même, croyez-moi, à ne pas dormir certaines nuit en songeant à  tout ce qui pourrait arriver de grave et qui mettrait un terme à ma haine.

Mais je me raisonne. La haine, c’est comme l’Amour. Ca s’en vient et ça s’en va. Cela s’émousse comme le plus noble des sentiments et ne résiste pas au temps.

Peut être qu’un jour je me contenterai d’une petite haine ordinaire, une haine au rabais mais satisfaisante quand même.

Une petite haine de tous les jours, pas une passion dévorante comme maintenant. J’imagine bien mon frère et ma sœur comme objet de cet ersatzt, ils seront à la hauteur, je peux leur faire confiance.

Ce jour là, le plus lointain possible, je me contenterais de ce que j’ai sous la main, faudra faire avec.

En attendant, je mène cette vie simple et sans histoires qui est la mienne.

Les journaux parlent souvent de ces filles perdues qui disparaissent aux abords des gares. Il y a, écrivent-ils, un tueur qui sévit. Un type intelligent, atypique, insaisissable, un homme d’ailleurs…qui échappe à toute classification.

J’en souris, ce type doit être mon jumeau…

La pluie fine m’éclabousse et la lueur blafarde des réverbères allonge mon ombre sur le mur d’en face…

La nuit m’envoûte…

Rien de moins banal !






Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris 2006)
Le nu est signé Nan Peterson 

 

 

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Mercredi 7 mai 2008

Déposé à la « Société des Gens de Lettres », Paris Mars 2006

pour Yoko.



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Juan Alvarez de la Merced, commissaire principal de la Police Judiciaire de San Luis, Rio Colorado, était de mauvaise humeur. Il n’avait pas l’habitude d’être dérangé en pleine nuit et certainement pas pour un suicide mais, cette fois, le cas était un peu plus compliqué, d’une part il s’agissait d’un étranger et l’ambassade allait demander des comptes et, de l’autre, chose curieuse et suspecte,  le « suicidé » s’était tiré deux balles,  ce qui était pour le moins surprenant.
Il se trouvait dans la chambre de l’hôtel « Las Flores » où les faits s’étaient produits voici une heure. Le gérant de l’établissement, aussi ennuyé que le policier, se tenait debout dans l’embrasure de la porte prenant l’air important mais ne sachant manifestement pas quoi faire sinon regarder le va et vient des policiers, ambulanciers et autre médecin légiste.
« De toutes façons faudra faire une enquête » dit Alvarez à Antonio Moreno, son adjoint.
« Vous croyez, Senor Principal ? »
« Nous n’y couperons pas...se tuer en se tirant deux balles dans le corps, cela n’arrive pas tous les jours ! »
« Vous l’expliquez comment, vous ? » demanda Moreno
« Il s’est mis le canon de la 22 long rifle dans la bouche croyant que cela suffirait à le tuer. Ce qu’il ne savait pas c’est que ce calibre ne fait pas tellement de dégâts, il a suffi que l’inclinaison de l’arme épargne des organes vitaux comme la veine jugulaire interne ou la carotide primitive pour que la déflagration lui fracasse la mâchoire et rien de plus ... »
« Et ensuite ? »
« Il s’est sans doute évanoui une ou deux minutes avant de réaliser qu’il s’était raté...puis, je suppose qu’il a armé le fusil à nouveau...et j’imagine la force déployée en pareille circonstance, après il a pointé la 22 sur le cœur. Là il ne faut pas grand chose pour en finir. »
Un policier tendit au commissaire une liasse de papiers maculée de sang.
« C’était sur la table,  Senor Principal ! »
Alvarez de la Merced jeta un coup d’oeil sur le manuscrit. Il devina qu’il était écrit en français. Il le fit consigner sur le rapport de son greffier puis, estimant qu’il en savait assez, se décida à regagner son lit.
Le gérant de l’hôtel le salua bien bas et pesta sur le client dont la mort avait à ce point perturbé la bonne marche de son établissement.
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Je m’appelle Marc Rugier, j’ai soixante-deux ans et je vis à Paris. Je suis atteint d’un cancer du foie qui me laisse six mois à vivre. Je n’attendrai pas plus longtemps, dans quelques minutes je me donnerai la mort en me tirant une balle de 22 long rifle dans la bouche.
L’arme, je l’ai achetée il y a quelques heures à  l’Armeria Arturo Gonzales E Hijos , camino de California, à trente kilomètres  de San Luis Rio Colorado où je me trouve à rédiger ces lignes  dans ma chambre d’hôtel.
Cette issue, je l’ai décidée après ma rencontre avec un jeune et belle femme de trente ans, Margarita Alvarez, ma fille, au « Bosque »,  une cantina où, naguère, j’allais danser avec sa mère.
Sa mère est morte il y a deux ans et cette jeune femme est aussi désespérée que je le suis moi-même.
Si, pour motiver sa souffrance, elle a un homme, emprisonné à une centaine de kilomètres d’ici, moi je n’ai plus rien, plus d’illusions, plus d’identité, plus de valeurs, plus de croyances, rien qu’un vide qui m’attire irrésistiblement à la manière d’un trou noir dans quelque ciel  froid d’une galaxie inconnue.
Je suis pourtant un homme d’ordre. Ce n’est pas par hasard si, tout comme mon père, je suis devenu ingénieur, issu de Centrale. C’est dire qu’un programme, pour moi, est un plan que l’on suit méticuleusement, même si dans mon cas il s’agit d’un plan d’agonie. De plus, je suis calviniste pratiquant et six mois pour préparer mon âme à sa demeure d’éternité ce n’était pas de trop.
Mais le Seigneur n’est désormais plus mon berger et Il ne me guide plus vers des pâturages trop verts pour être honnêtes et crédibles, ma révolte sera , dès à présent,  ma seule justification et je la jetterai à Sa face et à celle des miens comme un cri de rage trop longtemps contenu.
Tout a débuté voici deux mois un jour de juillet où, quittant l’hôpital, mon dossier - pourquoi ne pas écrire « mon verdict «  ?  - sous le bras  je revenais de ma rencontre avec le professeur C., mon médecin.
« Vous êtes fort, Rugier, je peux vous parler ouvertement . Six mois tout au plus, mon ami ! C’est pas la peine de continuer un traitement...inutile ! Des antalgiques, c’est tout ce qu’il vous faut et  mettez vos affaires en ordre ! »
Il m’avait serré la main en m’assurant de sa profonde sympathie sur un ton de condoléances anticipées.
J’en étais là quand un inconnu  m’interpella :
« Vous ne seriez pas Marc Rugier par hasard ? »
Il avait à peu près le même âge que moi, aussi mince que j’étais décharné, il ne me rappelait rien mais j’ai senti ma gorge se nouer et cette vieille  angoisse familière me reprendre.
Sa voix venait d’un ailleurs trouble que je ne connaissais plus, un ailleurs brouillé, glauque même, à la lisière de mondes qui m’effrayaient.
Je répondis affirmativement et il se présenta :
« Michel Berl, je suis médecin, mon nom ne vous dit rien ? »
« ... »
« Je vous ai connu autrefois, avant votre accident, quand vous travailliez au Mexique pour les « Plâtres Mafarges Mexico », nous étions même de bons amis... »
A nouveau un spasme me tordit l’estomac et je ne sus quoi lui répondre.
L’inconnu continua de me dévisager  pendant que nous prîmes l’ascenseur pour nous rendre au rez-de-chaussée.
Là, dans l’antre de cet hôpital où flottait une âcre odeur d’éther à l’arrière goût de nux vomica il me proposa de prendre un verre à la caféteria.
« Une menthe à l’eau vous fera du bien et puis je pense que si nous nous sommes revus c’est que quelque part le destin  l’a voulu, il y a de ces rendez-vous qu’il ne faut pas manquer, ne le pensez-vous pas ? »
Je ne me sentais pas en mesure  de répondre, mon esprit était troublé. Je le regardai bien en face, puis droit dans les yeux mais je ne vis rien qui puisse me rappeler l’avoir eu, autrefois, comme compagnon dans une vie  échappée de ma mémoire. C’était comme si un rideau masquait entre lui et moi un monde qui me serait interdit.

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Voilà ce qui m’a amené ici à San Luis Rio Colorado trente deux ans après y avoir travaillé pour cette entreprise française. J’y pense en contemplant, depuis la fenêtre entrouverte de ma chambre, le ciel étoilé et je réalise que très bientôt, dans quelques instants même, je partirai à mon tour, à la manière d ‘une étoile filante, dans ce firmament mystérieux où la Croix du Sud  est souveraine. Seul un bref scintillement évanescent marquera mon passage dans cet aeon , rien  de plus, rien de moins que ce frémissement imperceptible. Après,  « mes os seront secs et mon espérance morte ».
Et je disparaîtrai à tout jamais, débarrassé de ma peur, de ma souffrance et dans la lumière de ma lucidité retrouvée.

La rencontre avec Berl m’avait bouleversé et au fur et à mesure qu’il me parlait, je distinguais vaguement dans ma tête comme une ombre folle, celle d’un fantôme volage dansant de part et d’autre de ma mémoire sinistrée et s’éclipsant à chaque fois que je tentais de le cerner pour  le dévoiler. Puis il revenait en poussant des cris de joie et de peur à la fois, comme ces enfants hilares qui jouent à colin-maillard.
Nous nous sommes revus  deux jours plus tard dans un restaurant asiatique du dix-septième arrondissement  à l’enseigne « L’Asie Perlée »  et j’avais trouvé ce nom plutôt bizarre, pourquoi  pas « Perle d’Asie «  comme tous les autres ?
Il faisait chaud et lourd ce soir là. A l’est de la capitale grondait déjà l’orage et je devinais que bientôt une pluie diluvienne chasserait de la rue ses rares passants.
Il n’y avait, dans le restaurant, qu’un couple d’Africains et leur petite fille qui jouait silencieusement avec sa poupée à même la moquette. Derrière le comptoir, le patron, impassible Chinois à l’allure d’un Bouddha extatique, contemplait sans ciller quelque monde connu de lui seul.
Les dernière instructions du  professeur C. me revinrent en mémoire : « Un cancer du foie en phase terminale vous coupe l’appétit de sorte que d’une manière ou d’une autre il faut vous forcer à manger,  préférez les viandes rouges, les poissons et les légumes. Et surtout nourrissez vous ! »
Berl transpirait à grosses gouttes il parlait rapidement et articulait mal. J’avais parfois de la peine à le suivre. Il ne mangeait pratiquement pas et jouait avec les baguettes en sirotant de la bière chinoise. Il semblait se débarrasser d’un poids qui lui oppressait les épaules depuis des années. J’étais mal à l’aise aussi ; cette invitation je l’avais acceptée au bout d’une longue et douloureuse  interrogation sur son utilité. Je ne voulais cependant pas mourir sans connaître cette souffrance anonyme qui m’avait  poursuivi tout au long de ma vie et souhaitais dévoiler, enfin,  l’origine de cette cicatrice.
« Je suis retourné en France dix-huit mois après ton accident. J’ai téléphoné à tes parents. Ils m’ont raconté ce qui c’était passé avec toi, ton coma, ta rééducation. Ils ne m’ont pas parlé de ton amnésie. Ils ont refusé de me recevoir sous prétexte que tu étais trop faible... »

Ainsi donc au Mexique je n’avais pas seulement prêté mes services au groupe « Plâtres Mafarges »,  j’avais vécu une histoire d’amour avec une autochtone que je souhaitais épouser. C’est pour annoncer cette nouvelle et la venue prochaine de l’enfant qu’elle portait que je suis retourné dans ma famille où un accident cérébral  m’a terrassé me laissant partiellement amnésique.
Je savais que cette annonce n’était pas vraiment celle que mes parents eussent voulu faire paraître dans « Le Figaro », qu’ils s’attendaient à mieux que ces amours trop épicées à leur goût. Epouser une fille des Tropiques était-ce vraiment le mariage qu’il fallait à leur fils unique ?
Mon accident et l’amnésie qui s’en suivit avaient donc de bons côtés !
Mon père était ingénieur comme moi. Mais lui était sorti major de sa promotion alors que je m’étais contenté de rester au milieu du rang. Cela me valut une réputation de poète un peu volage et rêveur...après tout, on a les poètes que l’on mérite !
Ma mère était fille de pasteur et donc parée d’une aura qui faisait d’elle un don de Dieu, une femme sensée ! Elle et lui n’eurent donc pas ces états d’âme qui sont le propre des catholiques et des faibles.
Après mon accident ils me « rétablirent » dans l’acceptation la plus étymologique du terme, ils me remirent à table et firent ce que l’on fait à ces jeunes pousses qui se mettent à croître au gré de leur humeur et que l’on lie à un tuteur. C’est exactement ce qui m’est arrivé et c’est seulement face à Berl, ce soir orageux de juillet, que je le réalisai.
Ils ont mis fin à ces chemins de traverses que j’ai,  paraît-il, arpenté avec tant de bonheur autrefois sur les routes ensoleillés de San Luis à Hermosillas et de Nogales à Laredo.
Berl m’avait présenté une photo en noir et blanc. Je m’y trouvais en compagnie d’une jolie fille aux longs cheveux noirs. A l’arrière plan quelques palmiers et un mur d’enceinte. J’avais mon bras autour d’elle qui souriait heureuse et détendue à mes côtés. Au dos de la photographie, Berl avait écrit « 26 mai 1969 ».
« Je croyais l’avoir perdue, cette photo, j’en étais même sûr et voici que pas plus tard qu’hier elle réapparaît...vraiment les dieux sont avec nous ! »
La photo ne me rappelait rien...aucune réaction dans ma mémoire trahie.
Berl continuait :
« Vous formiez un beau couple, les Américains disaient de vous « The handsome couple of the year ». On ne vous voyait pas souvent, comme tous les amoureux du monde vous demeuriez un peu seuls. »
Je le laissai parler, déjà mes pensées étaient ailleurs, loin de Paris, de ma famille, de mon passé, elles s’en allaient au delà des mers vers ce pays que ma mémoire avait gommé de ses souvenirs.

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A  l’heure où j’écris ces lignes les chats-huants et les matous s’échangent leurs stridulences dans les rues de la ville et à l’étage au dessous du mien un rire cristallin de femme s’échappe gaiement dans la nuit. Et toi, Seigneur,  tu t’es ri de ma détresse !.

Il y a deux jours, venant de Paris, j’ai atterri à Tucson (prononcez Tou-San), Arizona et, delà, j’ai loué une Dodge blanche pour rallier, à travers les déserts de cactus, la ville de San Luis Rio Colorado, jumelle de San Luis, Arizona. J’ai directement reconnu l’immense mur, couronné de fils de fer barbelés qui traverse la ville et marque la frontière d’où les miradors pointent sur cette dernière des projecteurs puissants qui traquent les clandestins du Mexique et d’ailleurs.
Le douanier mexicain dont la gentillesse débonnaire tranchait sur l’arrogance froide de ses collègues du nord était-il le même qu’il y a trente-deux ans ?
J’avais à l’époque, je la revois maintenant, une Chevrolet rouge. Une Chevrolet ou une Pontiac ? Je ne m’en souviens plus. Cette frontière je l’ai franchie je ne sais combien de fois pour ramener de l’Arizona des marchandises rares et chères à San Luis. Je me rappelle l’œil un peu éteint des douaniers… sans doute l’abus de Tequila . Le coffre chargé je passais devant le drapeau mexicain qu’un vent léger venu du Sud-Est faisait flotter avec grâce au bout de sa hampe.
Ma femme Monique n’avait pas apprécié ma décision de partir rejoindre ces souvenirs, sa colère était à la mesure de sa personne, policée, réfléchie mais cinglante.
« Partir seul au Mexique dans ton état, mais tu es inconscient, mon ami ? Et pour faire quoi...courir après des souvenirs évaporés. ? ... »
« Et puis ce Berl...que sais-tu exactement de lui ? Rien. Du vent ! Va t’en savoir ce qu’il veut encore te vendre celui-là. »
Le professeur C. n’était pas trop enthousiaste non plus :
« Vous feriez mieux de vous laisser vivre plutôt que de dévoiler un passé de toute façon révolu. »
Et j’avais songé, moi, que « laisser mourir » eut été plus approprié.
«  Un amour poivré et une enfant en plus ! Tu ne trouves pas, mon ami, que c’est un peu fort de café à ton âge ? N’as tu pas réalisé que pour ces filles, à l’époque, l’étranger c’était l’aubaine et le revenu assuré ? Vraiment tu es naïf ! »
Elle et mes enfant étaient furieux de me voir partir. Furieux et inquiets. A quoi bon discuter, à quoi bon leur faire comprendre que depuis ce temps une douleur sourde tapie quelque part dans ma mémoire se manifestait régulièrement à la manière d’une plainte lancinante.

La ville, je le constatai aussi, s’était démesurément agrandie. Aux bâtiments pauvres et tristes  avaient succédé des constructions élégantes en verre et acier. Une grande et belle avenue bordée de platanes tropicaux donnait de l’ombre à la cathédrale espagnole et à l’élite des magasins qu’elle abritait. A l’époque, je le revis aussi,  nous nous promenions dans les rues poussiéreuses de la ville, dans la calle Nicaragua - existe-t-elle encore celle-là ? - elle portait, je m’en souviens maintenant, une robe blanche toute simple qui mettait son teint et ses cheveux en valeur. Cette robe je la lui avais offerte au retour d’une mission à Hermosillas ou Nogalès je ne le sais plus. Son cou était orné d’un collier de corail rouge...ce n’était pas du corail mais du jaspe et je l’avais acheté à Santa Fé, Nouveau Mexique où nous avions passé une fin de semaine, et même que ce n’était pas Santa Fé mais Taos et sa réserve d’Indiens Pueblos...c’était bien du jaspe.
Nous étions dans un motel, la Chevrolet garée devant la chambre...je la revois cette Chevrolet, ce n’était pas une Pontiac, j’en suis sûr à présent....et il y avait l’air conditionné dans cette chambre, un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre chez elle à San Luis dans sa banlieue ouvrière.
Et nous nous promenions dans cette réserve d’Indiens de Taos au milieu de riches et bruyants Américains qui achetaient des bibelots et des bijoux ethniques. Nous nous tenions par la main comme si nous avions peur de nous perdre.

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Le sceptre de cet amour perdu était donc revenu, ici à San Luis, quelques mois avant ma mort programmée. Berl, à la manière d’un chirurgien avait incisé l’épaisse chape qui couvrait ces mois effacés et des poussières du passé s’étaient échappées, les unes après les autres, comme de vieux complices retrouvés au détour de la vie.
Là, je retrouvais une route entre Sonoyta et San Luis, une route bordée d’énormes cactus que de drôles d’oiseaux au bec démesuré perçaient  pour y dérober un suc frais et ravigotant et ailleurs il y avait  cette poussière qui accompagnait la voiture quand sur les routes le long de la frontière nous passions en écoutant la country musique salués par des peones qui riaient pour le plaisir de rire comme le font tous les pauvres du monde.

Je regarde le ciel étoilé, cesse d’écrire et songe que désormais elle est morte cette peur venue de nulle  part. Je lui ai  retiré son masque effroyable et derrière il n’y avait que le néant. A présent il n’y en moi plus aucun vide, plus de vertige nauséeux. Je connais enfin la calme assurance de celui qui sait.


 « Tu n’as jamais songé à en savoir plus ? » m’avait demandé Berl.
Et ma réponse fut directe et violente même.
« A en crever ! Je sentais en moi que quelque chose m’avait été dérobé mais je ne savais pas quoi. Je pressentais que cela m’était précieux sans pouvoir l’identifier. Les médecins m’ont dit que cette impression était somme toute normale, ils m’ont donné des pilules pour que je me calme et puis fini ! »
Il y eut un silence et je continuai :
« Quand j’ai émergé du coma, j’ai connu  petit à petit, cette peur venue de nulle part...je crois que le mot « peur » ne convient pas, ni même  « angoisse »... » vide » serait plus approprié...vertige du vide pour être précis. J’avais le sentiment de vivre à côté d’un ravin menaçant qui se trouvait près de moi et sur le point de m’aspirer dans son précipice sans que je sache pour quoi il était là, ce ravin.
Quand j’ai interrogé ma famille sur cet épisode mexicain ils m’ont dit que j’avais travaillé pour les « Plâtres Mafarges, Mexico » et puis c’est tout, rien d’autre ! Une ligne sur un curriculum vitae.  Mais il y avait dans ma tête un étranger qui me réclamait des comptes sans jamais les détailler. »
La petite fille Africaine s’était endormie. Dans le restaurant régnait un calme qui contrastait avec le désordre de mon esprit. Désormais j’avais ma mort et mon passé à gérer, je ne m’y attendais pas et Berl, avec ses phrases toutes simples avait bouleversé tous mes plans.
Les Africains ont quitté le restaurant emportant leur petite fille dans les bras. Une pluie diluvienne s’est abattue sur le quartier avec une force telle que le patron abandonna un instant sa placide et confiante contenance pour retourner vers la cuisine toute proche.

Je songe aux miens. Pourquoi dis-je les « miens », pourquoi me les accaparer sinon par pure habitude ? Ne sont-ils pas, eux aussi, des étoiles sans orbite comme je l’ai été jusqu’à présent. ?
Des zombies programmés pour se comporter comme on attend d’eux qu’ils se comportent, sans détours hasardeux, sans surprises aucunes.
Avec Monique, ma femme, une quasi cousine, qui m’avait soigné et que mes parents m’ont si gentiment pressé d’épouser dès lors que ma santé se rétablissait, pas de surprise imprévue. Elle me fit deux beaux enfants comme il faut. Un fils ingénieur, lui aussi, le pauvre ! Et une fille, pastourelle à son tour, mariée, depuis un an et déjà enceinte. Quant à moi, je commençai une carrière toute tracée d’après le plan signé à l’avance dans la société anonyme T&S dont je fus le fidèle et dévoué cadre ou, mieux dit, le laquais zélé ...dommage que ce cancer ait interrompu une si belle destinée.
Et je le bénis aujourd’hui ce crabe qui nécrose mon foie mais réveille ma conscience anesthésiée. Mais moi, je ne Te bénirai pas pour Ta justice !
Tous m’avaient donc caché cet épisode de ma vie. Occultée cette idylle de pacotille à leurs yeux et ignorée cette souffrance qui envahissait ma conscience au fur et à mesure que leur indifférente impassibilité s’opposait à ma recherche d’un repère connu et accepté.
Ici, à San Luis, une musique familière me ramène aux jours d’autrefois quand le vent complice nous entraînait, Maria et moi, de monts en collines vers le désert de Yurba au Sud et puis à l’Est vers l ‘Océan au bout de la Sierra Nevada.
Et ils estimaient le faire « pour mon bien », pour remplacer ce qui fut moi par un masque de circonstance dans lequel ils reconnaîtraient leurs faces sans hésitation.

La nuit est mon amie. Elle me sourit à chacune de mes insomnie. Je la rejoins avec le même plaisir qui fait retrouver une maîtresse complice et aimante. La lampe de la femme aimée ne s’éteint pas la nuit. Celle-ci est ma dernière et mienne à jamais.

J’ai rencontré le détective Bustamante ce matin. Un petit bonhomme replet aux cheveux teints, la moustache finement taillée. Il parlait avec affectation comme pour justifier ses honoraires pour le moins pharaoniques. Il m’avait envoyé son rapport dans une reliure cartonnée au dos de laquelle il y avait sa photographie et sa devise « servicio y discrecion ».
Durant le déjeuner où son appétit apprécia, c’était évident,  un chili con carne gigantesque alors que je chipotais  péniblement mes tortillas il me résuma la situation:
« Margarita Alvarez, la fille de Maria Diaz, adoptée par le mari de cette dernière, Arturo Alvarez en 1980 a été condamnée en 1990 à cinq ans de prison pour complicité passive dans un trafic de drogue et obstruction à l’instruction judiciaire. Libérée sur parole elle travaille actuellement dans une fabrique de bijoux en argent. Elle est la compagne de Ramon O. condamné à vingt ans de prison pour trafic de drogue et meurtre. »
Il reprit un peu de bière et continua.
« En somme une histoire classique qui voit une jeune  fille bien sous tous rapports s’éprendre d’un voyou qui l’entraîne dans ses histoires louches.
Elle est toujours sa compagne à l’heure actuelle et lui rend régulièrement visite à la prison de Nogales. Quant au reste, sa vie est on ne peut plus banale. Elle a fait de bonnes études secondaires, parle anglais couramment et passerait  totalement inaperçue. Une femme qui n’aurait pas d’histoire sinon celle que je viens de vous relater.
J’ai insisté pour qu’elle accepte de vous recevoir. Elle ne le voulait pas, me répétant que son passé ne l’intéressait pas et que ce Monsieur qui viendrait de France pour faire sa connaissance et lui parler n’allait que prendre du temps qui lui était compté. C’est une fille qui se méfie un peu de tout le monde, Senor, il est vrai aussi que son Ramon n’était pas tellement apprécié du milieu alors, elle a peur de règlements de comptes ou de bandes rivales qui pourraient faire pression sur elle. »
Je laissai  mes tortillas dans leur plat où elle se trouveraient mieux qu’ailleurs pendant qu’il me montrait un jeu de photos.
C’était une jeune femme à la longue chevelure noire, portant une élégante robe couleur saumon qui soulignait la finesse de sa taille et le galbe de ses longues jambes. Elle sortait d’un magasin tenant des deux mains un grand sac.
« C’est à la sortie d’un magasin de la calle Hermosa -  me dit Bustamante fièrement - elle venait de s’acheter quelques vêtements et là - poursuivit-il en me montrant une autre photo - elle rentre dans son atelier de bijoux... différente ne trouvez-vous pas ? »
On la voyait de profil, en jean et chemise blanche, pénétrant sous un porche une serviette à la main gauche ses cheveux ramenés en chignon.
« Et la voilà en voiture... » fut la suivante.
Je l’interrompis :
« Où nous voyons nous, Monsieur Bustamante ? »
Dans un endroit appelé « El Bosque » sur les bords du Rio Colorado, pas loin du pont frontière avec l’état de Baja California, c’est à l’heure de votre rendez-vous, un endroit particulièrement calme et, à mon avis, il n’y aura personne. Elle vous accorde une heure. Tenez, voici l’itinéraire et une photo. »
Décidemment, ce n’était pas un détective mais un photographe.

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« El Bosque » me disait  quelque chose. Une grande cantina perdue dans la verdure sauvage du Rio. J’y étais sûrement allé avec elle et nous avions probablement rêvé sur les bords du fleuve en faisant ricocher des cailloux blancs sur la surface de l’eau.
La photo ne me rappelait rien. C’était un bâtiment moderne reconstruit il y a une dizaine d’année à peine dans le style nord-américain qui remplace celui des haciendas typiques de jadis.
La route qui y menait était fleurie de massifs de bougainvillées, la route des fleurs comme l’assurait le prospectus de l’office de tourisme que Bustamante, prévenant jusqu'à l’obséquiosité, avait glissé dans le dossier.
Sur la radio de l’Arizona voisine, un cow-boy chantait « I’m gonna die with my dreams on » et je songeais que la chanson était prémonitoire, que moi aussi j’allais mourir avec mes rêves.
Quittant la ville de San Luis j’avais remonté l’Avenida de la Revolucion et retrouvé par pur hasard le petit  immeuble à quatre étage qui abritait, entre autres,  les bureaux des « Plâtres Mafarges Mexico » Elle travaillait au quatrième, je l’ai revu précisément cet épisode, et nous nous étions rencontrés pour la première fois dans le local qui abritait les distributeurs de boissons et l’énorme photocopieuse. Deux ou trois jours après, à l’angle de l’avenue et de la calle Pancho Villa, il y avait un arrêt de bus. C’est là que je lui ai proposé de la ramener chez elle et c’est sans doute dans ma voiture que tout a commencé. En somme une idylle fort banale.
Au « Bosque » nous allions sans doute danser comme tous les jeunes gens de l’époque. Il devait y avoir le samedi soir un orchestre local offrant aux étoiles du ciel ses rythmes de salsa et de rumba avec les odeurs de rhum et d’alcools pimentés qui parfument  les Tropiques. Les filles se déhanchaient de plus en plus à mesure que la nuit chaude se prolongeait et que brillaient les yeux des garçons.
A présent, ces danses sont changées en deuil !

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Peu avant les structures métalliques du pont frontière, j’ai distingué les palmiers vénérables entourant « El Bosque ». A ma droite il y avait une petite agglomération entourant l’armurerie « Arturo Gonzales E Hijos ».
J’ai pris la contre-allée et garé la voiture au moment même où sa petite voiture japonaise faisait de même.  Elle quitta le véhicule et se dirigea vers l’établissement d’un pas décidé et rapide. Seule sa manière  brusque de triturer la bandoulière de son sac trahissait sa nervosité. Elle était conforme à la photo, belle mais avec une certaine dureté dans les traits. N’était-ce qu’un effet de la prison ?
« Monsieur Rugier ? » me dit-elle en me voyant.
Bustamante avait dit vrai. Il n’y avait personne dans la grande salle hormis quelques serveurs désoeuvrés que notre intrusion ne mis pas en émoi. Nous nous installâmes dans le fond de la salle. Il y faisait très frais, presque froid. Elle portait une robe fuchsia, une robe toute simple et une ceinture bleue. Nous échangeâmes quelques paroles de circonstance.
Après ces banalités, sans rien me dire, elle sortit de son sac une photo en noir et blanc, la même que celle de Berl et je me revis souriant à côté de sa mère.
« Je suppose que c’est pour cela que vous êtes venu, Monsieur Rugier ? »
Son anglais était impeccable, exempt de tout hispanisme comme c’est souvent le cas dans les régions frontières, seule une intonation un peu chantante trahissait ses origines.
Au dos de la photo il y avait écrit d’une fine écriture de femme « 26 de mayo 1969 »
« Parfaitement, Mademoiselle, je souhaitais retrouver un passé si douloureusement perdu, Bustamante a du bien vous informer... »
Elle eut un regard froid, pris du thé et répondit sur un ton qui se voulait neutre mais était assez sec :
« Je trouve qu’il a plutôt mal présenté les choses, Monsieur Rugier, mais bon, c’est un flic, pas un psychologue. J’imagine, pour ma part qu’il a du vous adresser un rapport fort circonstancié sur moi, ma vie, mon œuvre, n’est ce pas ? »
« ... »
« En admettant - poursuivit-elle sans me laisser le temps de répondre - que je croie tout ce que Bustamante m’a expliqué sur votre amnésie partielle, que voulez vous que je fasse, à quoi cela nous servira-t-il ? Vous ne vous attendiez tout de même pas que je me jette dans vos bras en criant  « Papa ! », vous n’êtes pas naïf à ce point, Monsieur Rugier ? »
« Je voulais simplement, avant de mourir,  vous expliquer... »
Elle me coupa avec véhémence « Et vous donner bonne conscience, c’est trop facile ! »
Il y eut un silence, ample, démesuré, comme une brume épaisse à même un sol humide et je sentis à nouveau cette angoisse amère remonter en nausées le long de mon oesophage et m’oppresser la glotte.
« Ma mère a horriblement souffert - reprit-elle - elle se sentait abandonnée. Elle ne m’a parlé de cette souffrance que dans les dernières années de sa vie. Au parloir de la prison pour être précise. Avant vous n’étiez qu’une ombre maléfique lovée dans sa mémoire, une ombre honteuse et que l’on cache. »
« Il est une sagesse qui produit beaucoup de mal ».  Cette phrase me revint subitement à l’écoute de cette jeune femme au débit saccadé. Avais-je eu raison de venir expliquer la cause des malheurs de sa mère ? Et si mon geste n’engendrait que plus de désespoir encore ?
« Vous savez, ma mère a vécu toute sa vie avec une plaie qui, jamais, ne s’est refermée et ce n’était pas la honte d’être une fille mère trahie et abandonnée, une fille déshonorée et par un gringo de surcroît, c’était plus grave, bien plus grave que cela et se situait au niveau de l’âme ; une âme détournée par quelque artifice dont vous connaissiez, à l’époque, les tours et détours.
Voilà ce que ma mère m’a dit quand j’étais dans cette prison...de vous et de cet amour qu’elle vous a accordé et qu’elle n’a jamais renié, Monsieur Rugier, jamais renié...qu’elle vous a offert d’une manière si totale, sans partage et qui l’a tuée longtemps avant sa mort...vous, au moins vous ne la connaissiez pas votre souffrance ! »
« C’est tout aussi frustrant et douloureux » répliquai-je maladroitement.
« Peut-être, Monsieur Rugier, peut-être, mais une souffrance avec ou sans visage reste une souffrance tout de même et puis, elle était à vous tout seul cette souffrance, enfermée dans votre tête comme votre cancer l’est à présent dans votre corps. Le monde entier, vos proches les premiers, la niaient cette souffrance et il n’y avait qu’elle et vous dans cette répugnante intimité obligée, mais pour ma mère c’était les autres qui en rajoutaient quand elle parvenait à se reprendre ! »
Je ne savais quoi répondre, moi, fils de riche, élevé dans un confort protecteur et aseptisé, à cette fille trempée dès les entrailles de sa mère, dans l’âcre parfum du malheur.

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Ces mots résonnent encore à mes oreilles alors que je vis les derniers instants de mon existence. Ma plume se fait rapide, j’ai hâte d’armer la carabine et de rejoindre les âmes folles qui, je les sens, dansent autour de ma personne et me pressent de les rejoindre.
Les chats-huants se sont tus et la femme rieuse a trouvé le sommeil.
Seigneur, pourquoi as-tu donné des espoirs et t’es-tu moqué à la fin ?

Son monologue se fit un peu moins pressant, un peu plus doux :
« Mon beau-père était un homme merveilleux. Il avait trente ans de plus que ma mère, c’est tout ce  qu’une fille dans sa situation pouvait espérer à l’époque. Il a pris soin de nous, il m’a donné son nom et il nous a replacé là où nous devions être. »
Elle eut comme un sanglot :
« Et moi, fille ingrate, je l’ai déshonoré et il en est mort ! »
Elle se tut, se rapprocha un peu de moi, sa réserve du début s’atténuait, elle se mit à me regarder d’un air curieux, interrogatif. Je lui servis du thé.
« Vous ne prendriez pas un gâteau avec ?... »
« Non merci, vu mon état, je ne mange pas beaucoup, mais si vous... »
« Avec plaisir ! »
Elle mangea sans hâte, toute précipitation envolée. Sur la table était posée la photo prise par Berl ici même au « Bosque ».
Elle me vit regarder la photo et me demanda :
« Pourquoi êtes-vous réellement venu ici, Monsieur Rugier ? »
C’était une question à laquelle je ne pouvais donner qu’une réponse mitigée et toute relative. Pourquoi, en effet, ai-je voulu revivre ce naufrage de ma mémoire ?  Pour me souvenir vaguement comme c’était le cas à présent ou n’était-ce pas plutôt pour leur montrer que je ne me plierais pas à ce qui pour eux, dans leur logique, était raisonnable ? Pour leur opposer avec tout ce qui me restait de force une révolte d’autant plus inattendue et scandaleuse qu’elle procédait d’un esprit supposé complice et maté.
« Je voulais savoir avant de mourir ou plutôt essayer de savoir ce qui s’était passé ici - je cherchais péniblement mes mots, son regard m’intimidait par moment - retrouver un passé qu’on m’avait confisqué, volé même et aussi me retrouver moi tel que j’étais avant que l’on ne me reprogramme comme on le fait d’un ordinateur après un bug. Je suis aussi venu pour vous.
Pour vous voir et vous narrer mon histoire, vous persuader de ma bonne foi. Je suis mort, moi aussi, d’une certaine façon il y a trente ans, mort et mal ressuscité. Je suis venu aussi pour extirper cette douleur inconnue que j’identifie, morceau par morceau, ici. Me comprenez-vous ? »
Elle continua à me fixer sans rien dire. Son regard me transperçait comme si elle tentait de se retrouver elle même dans mes yeux.
« Et maintenant que je vous ai vue et que je retrouve, bribes par bribes, des épisodes de ma vie, qu’à chaque instant je vois votre mère au détour d’une rue, d’un chemin et que des parfums et  des musiques me la rappellent, je réalise que je me suis perdu en même temps que cette maudite mémoire m’a trahi et qu’un automate m’a remplacé. Je sais aujourd’hui et vous m’en voyez heureux, que celui qui mourra  sera bien moi et non pas l’autre qui a vécu à ma place. Me comprenez vous à présent ? »
Elle parut subitement désolée et je vis l’ombre de la pitié embuer son regard.
« Monsieur Rugier, - son « Monsieur » était dit sur un ton plus doux, plus familier, suave même -  quand Bustamante m’a fait comprendre que vous étiez mon père j’ai eu envie de vous tuer malgré cette folle histoire d’amnésie ? Je voulais vous tuer pour cette intrusion violente et indésirable dans ma vie. Qu’est-elle ma vie, d’après vous, Monsieur Rugier, sinon ces malheureuses minutes par semaine dans un parloir de prison où des instants d’amour hâtifs se négocient avec des gardiens corrompus et quelques lettres griffonnées à la hâte sur n’importe quoi. ? »
Elle se tut un instant comme incapable d’aller plus loin, puis se reprit :
« Alors, savoir qu’un père dont je ne sais rien débarque en intrus pour se faire bonne conscience avant de mourir, vous comprenez que c’était le cadet de mes soucis.
Mais vous me parlez de révolte et là je vous suis plus proche, Monsieur, car chez nous c’est la révolte qui nous a permis de survivre et donner un sens à notre vie. Révolte contre notre sort, révolte contre la pitié que les autres nous offraient avec condescendance, révolte contre un ordre qui fait que nous sommes ce que nous sommes et les autres ce qu’ils sont.
Et moi aussi, tous les jours, ma révolte est une résistance contre l’ineptie de ma vie car si un jour mon amour revient, Monsieur, je serai trop vieille pour lui donner des enfants et ce sera sans doute mieux ainsi. Donner la vie n’est-ce-pas aussi donner la mort ? »
Elle pleurait doucement à présent.
« Vous voyez bien qu’il était utile que je vienne ! « - lui dis-je - pendant que des sanglots la secouaient .
« Vous le faites à vos risques - me répondit-elle - vous risquez d’ouvrir des portes interdites
et vous avez ouvert la porte d’un esprit qui dormait en vous. Allez donc savoir ce qui se passera après ? »
Elle avait quasiment chuchoté ces dernières paroles.
« La boucle est donc bouclée ? » lui demandai-je.
« Il n’y a pas de boucle, Monsieur Rugier. Pas de retour non plus. Notre cheminement est linéaire et, en fait,  il n’y a même pas de chemin :  « caminante, no hay camino ! » comme l’a écrit le poète. Si vous vous êtes un peu retrouvé ici à San Luis et que l’automate en vous est mort, que ce voyage l’a tué, c’est une bonne chose. La mort nous appartient autant que la vie et nous devons l’appréhender sans illusions tout comme la vie. ».
Je ne savais comment réagir devant la lucidité froide de cette jeune femme. En quelques instants elle avait démontré plus de sagesse que je n’en avais jamais eue dans mon existence.
Ma vie, hormis la parenthèse mexicaine,  n’avait été qu’une longue suite terne de conformités mises bout à bout et imbriquées les unes dans les autres à la manière de poupées russes.
Elle continua de parler, indifférente aux larmes qui lui coulaient sur le visage :
« Ce n’est pas à moi de vous dire cela, Monsieur, après tout,  à défaut d’amour filial, je vous dois du respect  d’autant plus que vous allez mourir et que je vous vois ici, tellement fragile à rechercher ce qui fut, je le sais maintenant, je n’en doute plus, l’amour de votre vie, mais, Monsieur Rugier,  l’amour s’évapore lui aussi, le vôtre s’est brisé tout comme votre mémoire et rien ne pourra le reconstituer car il est fragile comme ces gouttelettes de rosée matinale qu’emporte le vent de midi. »
Elle resta quelques instants silencieuse, se sécha le visage et reprit.
« Et pourtant n’est-ce-pas ce pourquoi nous vivons tous ? Pour ces scintillements éphémères d’étincelles dans les yeux et cette douce et enveloppante grâce qui nous berce certaines nuits d’été ? Rien que pour cela, Monsieur, nous acceptons l’inacceptable, tolérons toutes les avanies et reléguons nos plus fermes principes dans des placards hermétiques. »
A présent elle pleurait à nouveau. Des hoquets traduisaient toute sa peine qui semblait venue du bout du monde.
Et je sentis en moi l’angoisse m’étreindre à nouveau, la même que celle du jour de la confession de Berl, dans ce restaurant au nom bizarre et où seule une petite fille endormie témoignait  de la vie au milieu des morts.
Nous sommes restés ensemble longtemps encore sans rien dire, côte à côte, sa main crispée dans la mienne.
Sur l’aire de stationnement elle se jeta dans mes bras et sanglota sans retenue aucune m’inondant de ses larmes la tête blottie dans mon épaule.
Je sentis son corps se contracter, elle cherchait une protection mais je n’étais plus en mesure de la lui offrir. J’étais arrivé trop tard, elle avait raison sur toute la ligne.
Nous nous sommes séparés et elle partit sans un regard en arrière comme si ce passé revenu n’avait été qu’un mirage fugace et inutile au milieu du désert.

Il est temps que je termine d’écrire, je suis épuisé et aspire au repos. Et puis à quoi bon, comment pouvez-vous me comprendre ? J’entends une douce voix à l’accent chantant qui m’appelle et sens des bras qui m’entourent tendrement la taille,  la crosse de la carabine est chaude et accueillante, son parfum exhale une enivrante odeur de pin. Je vous laisse où vous êtes et que mon sort ne vous inquiète pas.
Quant à Toi, je me retire de Ta face et maudis Ton nom car Ta demeure est une demeure d’iniquité.














Par Mitso - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 12 avril 2008

C’est vrai que l’on passe parfois d’un monde à l’autre entre Lower East Side et Broadway.
A l’extrémité de Manhattan, près des Nations Unies, on peut encore, en y regardant de près, contempler quelques demeures anciennes, quasi victoriennes, aux balcons chargés de géraniums frais dédaignant de leurs deux étages les gratte-ciel arrogants qui les toisent depuis leurs hauteurs.
Dans les allées vertes du bas, il y a des garçons et des filles à bicyclette qui roulent deux par deux à toute allure en riant, tout comme, un peu plus loin dans East River Park d’autres courent, s’essoufflant dans leurs tenues polychromes.
Je prends vers l’Ouest, vers Union Square et delà me dirige vers Broadway.
J’aime assez ce boulot  de chauffeur de taxi. Boulot d’appoint, pour dire vrai. Je remplace les pros de temps à autre le matin ou l’après-midi. Cela me change du snack et entretient la validité de ma licence acquise durement voici dix ans...on ne sait jamais. Au début  de ma carrière de chauffeur je travaillais tout le temps. Comme un dingue ! Et puis il y eut cette nuit où, à l’angle de la troisième avenue et de la 70em rue Est, deux junkies m’ont braqué et tabassé.
Une fois m’a suffit, j’ai laissé tomber la nuit. Angela, aussi, n’en voulait plus. Elle avait épousé un homme pour l’avoir dans son lit m’a-t-elle dit, pas pour qu’il se promène les jours sans lune entre Manhattan et le Queens.  C’était l’époque où elle avait encore ce corps d’adolescente tout juste pubère qui me mettait dans des émois rares et excitait ma jalousie. Alors j’ai décroché du taxi et nous avons acheté ce snack, Angela et moi. Un snack plutôt crade dans la 10em avenue, entre la 57em et la 53em rue Ouest. Angela’s Place qu’on l’a appelé. Elle aurait voulu que ce soit mon nom américanisé qui soit à l’enseigne : « Harry’s Place », mais j’ai pas voulu. Je m’appelle Henri ! C’est tout ce qui me reste « d’avant » et je tiens à le garder !
On a mis une petite affiche près de l’entrée : « Se habla espanol ! », « On parle français ! », mais cela n’attire pas vraiment les touristes. Eux, ils font un petit tour discret , et puis s’en vont   à la manière de voyeurs honteux.
Le vacarme dans la rue, les drogués gisant parfois à même le sol, les sirènes des ambulances et des flics qui se mélangent dans une cacophonie stridente, les dealers qui ne foutent la paix à personne, les putes en plus...tout cela ne retient pas le chaland. Il vient s’encanailler, contempler une plage sociale de New-York à l’opposée de la sophistication luxueuse de la cinquième avenue distante d’à peine cinq cents mètre et retourne vers les feux de Broadway et ses tentatrices créatures, reines des peep-shows multicolores qui s’alignent de part et d’autre de Times Square.

 


 

C’est à tout cela que je pense en conduisant le taxi. Je ne suis pas du genre à parler aux clients. Et puis, parler, il faut le vouloir; entre eux et moi, il y a une vitre pare-balle et un grillage en sus. Pas de quoi favoriser l’intimité. De toutes façons, je ne suis pas causant, c’est bien là mon moindre défaut. A vrai dire cela fait des années et des années que je ne cause que quand il le faut absolument. Le présent, pour moi, est déjà mort, comme l’est le passé ! Reste le futur, dont on ne peut appréhender que l’instant fugace qui arrive. C’est ça mon monde, celui qui va venir dans la seconde, un peu comme une ombre précède une présence. Le monde du « sentir », celui de l’intuition. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre, j’ai pas fait d’études, mais j’ai beaucoup lu et je lis encore. Angela me le répète sans cesse : « Tu lis trop et ne parles jamais ».
Autrefois, quand elle avait encore sa ligne juvénile et ses sautes d’humeur elle pouvait, à ce propos,  me faire des scènes d’autant plus violentes que j’y opposais une indifférence et un silence quasi provocateurs.
Depuis qu’elle suce des bonbons toute la journée et consomme des chips en regardant des sitcoms à la télé les choses ont évolué comme son profil.
Je ne me pose donc pas trop de questions et regarde toujours une seconde devant moi. Remords et regrets ne font pas partie de mon vocabulaire. Je suis un homme très ordinaire n’était-ce cette lucidité presque cynique avec laquelle je contemple la vie qui, comme vous l’avez tous appris, n’est « qu’une ombre passante qu’un acteur minable agite le temps d’un instant dans une pièce contée par un  fou et ne signifiant rien !".
Je sais bien que quelque part « un œil noir me regarde» et je m’en joue, sans haine et sans peur. Un jour viendra où il me faudra peut-être rendre des comptes mais cela ne m’empêche pas trop de dormir.
« Tu es trop Européen » me dit souvent Angela qui compte chaque maigre sou de l’escarcelle du snack. Elle me le dit en espagnol car, c’est bien comme ça New-York où l’on parle toutes les langues du monde et les vit au quotidien. Et Angela est Portoricaine ; alors, dans cette Babel contemporaine, je lui parle espagnol. Un jour, elle retournera à Puerto Rico, elle épargne pour. Elle y a trouvé un terrain qui lui plaît, elle s’y voit déjà dans un petite maison à l’ombre d’un palmier entourée de chiens et de chats et moi dans le lot !...
Je l’ai connue quand elle avait dix-sept ans. Elle habitait, comme moi, le Queens.
C’est dans l’ascenseur que je l’ai embrassée pour la première fois. Bien vite elle fut dans mon studio et, petit à petit,  son corps n’eut plus aucun secret pour moi. J’ai passé cette année là un été caniculaire à apprendre sa langue sur  toutes les parcelles de sa peau brune, et à l’initier dans un monde qu’elle a, caresses après caresses, toute pudeur envolée, fait sien totalement à la manière fougueuse et un peu sauvage des filles de sa race.
Ce fut pour ne pas perdre ce rôle gratifiant d’initiateur que j’ai bien vite cédé à l’insistance à peine menaçante de son frère, Ricardo, de l’épouser et du même coup de m’intégrer totalement dans sa famille et dans sa ville grâce à cette fameuse « green card » qui me fut acquise d’office !
Quinze ans plus tard, nous voilà toujours ensemble, louant un petit appartement dans le Queens, à deux étages du beau-frère et quatre de la belle-mère. Sans enfants aussi !
Est-ce le manque d’enfants qui l’a rendue accroc aux bonbons et, petit à petit, allergique au sexe ? Je le pense. Pourtant c’était pas ma faute, les examens étaient formels, elle seule était totalement stérile, moi pas ; mais, cela, je le savais.
Pauvre Angela ! Pour elle et sa famille c’était comme une négation de sa féminité. Elle a pas pu accepter !
Tous les docteurs, charlatans, mages et autres neuvaines à St Patrick n’y ont rien changé.
Parfois je me disais que le sort était injuste pour elle, qu’il la faisait payer à ma place une dette pour laquelle elle n’avait pas à répondre.
Le mari parjure, bigame, menteur, dissimulateur, c’était moi ! Moi, qui avais produit de faux papiers, apporté des témoignages bidons, qui ne lui avait jamais dit qu’un enfant,  j’en avais eu un, autrefois, presque dans une autre vie comme je me le représentais...toujours une seconde d’avance, Henri, compris !
Alors Angela a déprimé, elle a pris un chat qui n’est pas resté très longtemps et des kilos qui ne sont  jamais partis et qu’elle entretient à coup de bonbons, ice-creams et hamburgers graisseux à souhait de notre snack.
Je gare la Chevrolet dans le parking de Stacy, mon patron et pointe auprès de John, l’employé Sick comme son nom ne l’indique pas et puis m’en vais à pied de la 48em rue Est vers Broadway et la 10em avenue. En chemin je m’arrêterai chez Nick, le  Grec, qui tient un bar et y boirai un bourbon on the rocks, le premier de la journée. A cette heure il n’y aura pas grand monde et nous aurons le temps de causer, d’échanger quelques potins et de nous refiler des tuyaux pour les paris du base-ball. Gentil, Nick !  Anagnostopoulos, son nom de famille.
Gentil même s’il est un peu menteur et maquereau sur les bords, mais bon, ici c’est une jungle, alors chacun pour soi. Je sais qu’au bout de mon verre il me tendra un chewing-gum à la menthe pour cacher l’odeur en me disant : « A penny for your thoughs ! » Il éclatera de rire et comme à chaque fois, je sourirai avec l’air bête d’un gosse pris en défaut.
Je traverse Broadway , ses bars, gogo-girls et putes de tous les sexes dans la chaleur de l’été newyorkais.
Chaleur humide qui colle aux vêtements, rend chaque geste lourd et confond les pensées. Je marche lentement, m’étonnant à chaque fois du spectacle qu’offre la rue ; limousines sombres et interminables snobant la circulation dense mais disciplinée, hordes de touristes parlant tous les idiomes, venus de tous les pays, issus de toutes les races, vertus et tares de la terre, vendeurs ambulants ânonnant les qualités de leur marchandises bigarrées et inutiles, demi-mondaines provocatrices devant les magasins de lingerie à la mode et pseudo intellectuels à l’accent de Boston faisant la queue pour réserver leur place pour le dernier spectacle à voir absolument avant les autres.
« What is this thing called love ?» susurre  langoureusement une radio locale diffusée depuis un bar et personne, bien sûr, ne répond sinon cet évangéliste minable qui, du trottoir d’en face, n’en finit pas de m’assurer que « Jesus loves you ! ».
Lui fait concurrence un peu plus loin, Ali, mon nègre favori ! Il vend, à même la rue, des poupées de bois et, musulman fidèle, enveloppé d’une ample gandoura fait ses salamaleks cinq fois par jour dans les règles de sa foi. Mon voisin du snack, l’épicier  Coréen, Kim, reste impassible devant toute cette comédie, il ne dit rien, ne pense sans doute rien, il doit compter à la place, c’est un Américain ! Un vrai !
Je rentre dans le snack où Angela s’active autour de la cuisine. Il n’y a pas grand monde hormis Joe, le semi-clodo du coin qui, de sa bouche édentée, mâche un muffin tout en sirotant un Pepsi. Il est tellement présent, Joe, que c’est devenu, chez nous, une institution. Un peu plus propre, un peu moins grossier, on pourrait le prendre pour le mari  ou l’amant d’Angela . Mais bon, j’affabule !
Il flotte dans l’air, mal conditionné, une odeur  particulière de graisse surchauffée et  de frites mélangées à des détergents, cocktail unique qui s’imprègne dans les corps et vêtements !
Daisy, une petite pute de chez Nick, me disait qu’elle n’avait pas besoin de se retourner pour savoir que j’entrais dans le bar. Rien qu’à l’odeur, elle me reconnaissait ! Après, dans sa chambre, elle me faisait prendre une longue douche avant de me concéder une extase négociée.
J’en étais là quand ils rentrèrent, les quatre jeunes gens de la veille. Des touristes qui étaient passés vers dix heures du soir, juste avant la fermeture, et qui avaient consommés largement.
Ils parlaient, entre eux, français. « Chicos de Francia ! » m’avait dit Angela d’un air racoleur  me pressant de les servir. Moi, j’avais vite compris qu’ils ne venaient pas de France, c’étaient des Belges, j’avais reconnu l’accent , et pour cause !
Alors, instinctivement, je m’étais fermé comme une huître apeurée !
De retour chez nous, ils avaient été l’occasion d’une discussion vive entre Angela et moi qui m’avait reproché de ne pas leur avoir adressé la parole en français « Ni siquiera una sola palabra en francès ! » ajoutant que je n’avais vraiment pas la fibre commerciale et que mon attitude réservée ferait fuir plutôt qu’attirer la clientèle. J’ai rien répondu ! Qu’y avait-t-il à répondre ? Que l’intrusion de ces quatre jeunes de vingt ans réveillait en moi des souvenirs sinon des remords et encore moins des regrets ?
Cette nuit là, j’ai mal dormi, j’ai rêvé  de grands oiseaux aux ailes de chauve souris  qui planaient haut dans les airs et faisaient des cercles de plus en plus concentriques au fur et à mesure qu’ils perdaient de l’altitude. Ils allaient me tomber sur la tête quand je me suis réveillé en nage. Angela a grogné et s’est retournée sur le côté en soupirant.
Puisqu’ils étaient là, autant les affronter ces jeunes gens, ce n’étaient pas, après tout, les cavaliers de l’Apocalypse. Foin de fantasmes ! Je me suis dirigé vers eux avec les menus et un sourire de circonstance et leur ai dit en français :
« Hello !, comment allez-vous aujourd’hui ? »

 


 

 

           

 

Ai-je jamais aimé Josiane ? Voilà la bonne question que je ne me suis pas posée. On ne m’en a pas laissé le temps. Et puis, c’est quoi cette chose qui s’appelle l’amour ? Cette « folie si discrète » comme la qualifie le poète. Il faut, sans doute,  être vieux au bout d’une vie assumé  consciemment pour oser y répondre ou bien être le génie que je ne suis pas !
Elle avait dix-neuf ans quand elle est tombée enceinte, c’était l’époque où la pilule n’existait pas. Les filles qui couchaient le faisait à leurs risques et périls. Les jeunes gens aussi
J’étais étudiant en deuxième année de Lettres, et j’ai pas très bien réalisé au bout de trois mois d’aménorrhées que j’allais devoir l’assumer cette grossesse, que je devais épouser Josiane !
Elle était blonde aux yeux très bleus, menue, gentille et fille unique d’un veuf, huissier de justice empâté et imbu de sa personne. Elle habitait un village à une quarantaine de kilomètres de Bruxelles, un de ces villages propres où les maisons se pressent autour de l’église et qui voit chacun épier son voisin derrière les voilages immaculés des fenêtres.
Nous nous étions rencontrés à un bal champêtre, Josiane et moi et, bien vite, je fus le premier à inaugurer son corps gracile qu’elle m’offrait timidement en fermant les yeux, me prenant dans ses bras et s’excusant de ne pas avoir une grosse poitrine, m’assurant aussi, que jamais elle n’aurait de la cellulite ni ne prendrait du poids comme les autres femmes casées. Elle me rendait mes caresses avec une touchante application d’écolière sérieuse.
Elle était comme ça, Josiane !
Que nous disions-nous en dehors de ces heures passées à explorer notre libido toute neuve ?
Je ne le sais plus vraiment, sans doute rien de très transcendant. C’était une gentille fille qui ne se posait pas trop de questions et trouvait que dans la vie les gens étaient bons et l’ordre des choses parfaitement naturel.
Sitôt sa grossesse confirmée, les bans furent publiés et nous fûmes mariés un vendredi matin par le bourgmestre du village et le curé. Ce ne fut pas vraiment une fête. Il n’y avait pas grand monde, seuls mon beau-père et ma mère s’amusèrent. Trois mois après ils se mettaient en ménage ! Peut-être qu’ils le sont encore aujourd’hui, ce n’étaient pas des gens à se débiner, eux !
Les conséquences de mon nouvel état civil se révélèrent désastreuses pour moi. Finies les études de Lettres...de la comptabilité et vite ! Un boulot, encore plus vite. Plus d’amis, plus de poésie; passée la vie d’étudiant s’installe la stricte et monotone réalité ordinaire du quotidien !
Le père de Josiane qui était un client attitré du député du coin me trouva un emploi à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !), un organisme où l’on payait mal des employés qui attendaient, stoïques,  une bonne retraite anticipée de trois ans sur le régime général.
Je devins donc préposé au sous-chef adjoint par intérim de la sous-section fournitures de bureau du Service de l’Economat Général de la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !). J’avais la tâche de contrôler tous les matins la concordance entre les factures d’entrées et les bons de commande d’origine. Je faisais deux piles de paperasses. A ma gauche tous les papiers qui ne présentaient pas de problèmes, à ma droite les autres. La pile de gauche, Anneke, ma subordonnée rousse et flamande, la rangeait, avec soin, dans des classeurs ad hoc et la pile de droite je l’apportais, sur le coup de onze heures à Mr. J. Severin, mon supérieur hiérarchique à qui j’expliquais le pourquoi de mon intrusion dans son bureau.
Mr. J. Severin, dont tout le monde prétendait qu’il touchait des pots de vins, fumait des cigarillos, buvait de la bière, prenait un air important en faisant semblant de m’écouter, cherchait et trouvait immanquablement une faille dans mon discours et puis rangeait tout ou partie de mes papiers de droite à la gauche de son bureau. La suite, je ne l’ai jamais connue et, après tout, elle ne m’a jamais intéressée !
Le problème c’était les après midi ! Nous n’avions rien à faire sinon tuer le temps en papotant avec des représentants odieusement flagorneurs, d’autres lisaient le journal, jouaient à combat naval, racontaient des histoires salaces qui faisaient rougir Anneke quand elle y comprenait quelque chose, ce qui était rare !
Le seul avec lequel j’eus, de temps à autre, une conversation hors du commun était un certain Gustave, gentil garçon de mon âge, un peu alcoolique sur les bords, se prétendant célibataire endurci. Il aimait la musique de jazz, les Beatles et, chose rare, avait, par moment des velléités d’esprit critique. Josiane et moi l’avions invité deux ou trois fois à la maison et nous nous étions bien entendus et amusés.  Josiane, le lendemain  trouvait que ces soirées coûtaient cher quand même, mais c’était bien là sa seule remarque.
Le soir, je prenais le train pour retrouver le village et Josiane qui avait, sur ces entrefaites, accouché d’un fils : Armand !
J’aurais voulu l’appeler autrement. Pourquoi pas Alexis, Nicolas, Max ou Xavier ? Mais il paraît que dans la famille de Josiane le grand-père Armand était un homme fort respectable qui venait de mourir d’un épouvantable cancer du colon et que notre premier-né pouvait bien perpétuer la tradition de son prénom . C’est comme ça en province !
Je pense aujourd’hui que cette ferveur pour les mânes du grand-père Armand était plutôt justifiée par l’héritage, nettement supérieur aux plus optimistes des prévisions, qu’il laissait à son huissier de fils. Il fut donc remercié à titre posthume et à mes dépens !
Josiane, durant ces quelques mois de notre union ne m’a jamais demandé si j’étais heureux. C’est  tout ce que je puis lui reprocher. Moi non plus, je ne lui ai pas posé cette question, oh combien existentielle ! Mais, fallait-il la lui poser ? N’avais-je pas, pour elle, une situation stable dont la carrière se faisait à l’ancienneté, une retraite assurée, quoi vouloir de plus ?
Un jour elle s’est étonnée que je continue à étudier l’anglais : « Ca ne te servira à rien à la Caisse Générale d’Epargne et de Retraite (garantie par l’Etat !) »
Mère, elle s’est sentie directement reconnue, posée, terminée. Pour moi, elle était épuisée !
Au village nous étions le jeune couple envié dont on pardonne facilement la faute originelle qui fait de si beaux bébés et puis, n’avais-je pas un avenir « en béton » comme me le répétait à l’envi mon beau-père qui m’incitait, les jours d’élections, à ne pas oublier « mon bienfaiteur », le député VDB.
Dans le couloir qui, de la sous-section des fournitures de bureau menait à la section de l’Economat Général, il y avait une grosse mappemonde sur pieds. Chaque fois que j’y passais je la faisais tourner au hasard et rêvais aux pays qu’elle me révélait au bout de sa course : les Honduras, Saskatchewan, Birmanie et autres Aléoutiennes au bout de l’Océan...               

 

Ce jour là, je suis sorti du bureau à midi pile. C’était un jour très ordinaire, le ciel était gris, il ne  pleuvait pas et le vent était nul. Je me suis dirigé vers la rue neuve, toute proche, pour y acheter mon journal que je lirais, comme tous les jours, à la Brasserie « Au Renard » sur l’avenue. J’ai senti une drôle d’odeur dans l’air, comme du souffre et puis j’ai vu l’immense colonne de fumée noire qui s’élevait au bout de la rue et gagnait la place B. toute proche.

 




J’ai seulement réalisé, alors, que les hurlements et les bruits de dizaines de sirènes me crevaient le tympan, j’ai vu les gens qui couraient dans tous les sens en poussant des cris. C’était comme si quelque chose de menaçant était suspendu au dessus de nos têtes, une mort aveugle qui faucherait  quiconque se trouverait à sa portée. Près de moi une jeune fille était étendue par terre sans doute évanouie, plus loin une femme était en proie à une crise de nerfs.
Le ciel, lui, était devenu noir et déversait sur nous une poussière de fibres graisseuses et collantes. Seul le rouge des voitures des pompiers qui, maladroitement et dans un désordre lamentable se frayaient un chemin dans cette rue étroite, tranchaient sur l’obscurité ambiante.
Arrivé au milieu de la rue, je compris de suite l’horrible drame. Le grand magasin « A l’Innovation » dont la façade art nouveau avait été dessinée par l’architecte Horta lui-même, brûlait sauvagement. Des flammes immenses, rouges, ocres et bleues, le dévoraient jusqu’au deuxième étage et, sur les toits, je pouvais voir des grappes de gens agglutinés hurlant aux secours qui ne venaient pas.
Il allait y avoir des morts, des blessés et des disparus. Beaucoup !
Des policiers, privés de toute instruction précise tentèrent de me faire rebrousser chemin sur l’air du « Circulez, y a rien à voir ! », mais je réussis, néanmoins à me rapprocher suffisamment du bâtiment en feu, jusqu'à entendre distinctement les craquements sinistres de la bâtisse prête à s’effondrer.
Subitement,  je n’entendis plus aucun bruit. Plus d’ordres rauques aussitôt contredis sur le même ton, plus de hurlements des rescapés que les pompiers ramenaient au bout de leurs longues échelles. Plus de sirènes non plus. Rien, sinon cette voix sourde et insistante qui me murmurait :
« c’est le moment où  jamais...l’occasion de rêve...tu n’en auras jamais une de pareille...ce sont les dieux qui te l’envoient cet holocauste...qu’attends-tu ? » J’étais fasciné. Au delà des flammes et des douleurs des affres de la mort violente, c’était la mappemonde du couloir qui m’accueillait et elle me dévoilait, pour moi seul, ses plus belles couleurs: océans d’un bleu turquoise, terres de Sienne de Toscane et ces sombres et altières montagnes au bout de déserts nacrés. Voilà des hommes qui me faisaient signes, des hommes fiers et beaux, montants de rares destriers, le pistolet à la ceinture et les éperons flambants au bout de leurs bottes noires et luisantes. A leur suite venaient des femmes orgueilleuses, aux yeux ardents, parées de tuniques aux tons indigo et chantant d’étranges et voluptueuses mélopées. C’était le monde qui n’attendait que moi, la scène sur laquelle je ne serai plus un acteur minable jouant une pièce écrite par un idiot et dont  le monde entier se moquerait !
Une femme secouriste interrompit ma méditation pour me demander si j’allais bien, si je n’étais pas blessé, choqué, brûlé « Alors si vous n’avez rien, vous n’avez, non plus, rien à faire ici ! »
Et puis les voix reprirent de plus belle : «  l’Arizona et le désert de la mort, la pampa et la Patagonie tout au bout jusqu'à la terre de feu ! ».
Tout laisser tomber, tout. Cette dérive médiocre de mort-vivant au milieu des zombies. Recevoir, enfin, la vie, la vraie,  à travers ces flammes purificatrices, être comme un phénix ressuscitant de ses cendres, qui va  à reprendre son envol majestueux vers des cieux accueillants et complices.
« Circulez, je vous dis, circulez... » Je réalisai que c’était un officier de police totalement paniqué qui me menaçait de sa matraque.
Je décidai alors de disparaître et bien vite avant qu’on ne m’arrête et me classe parmi les personnes choquées par ce drame.
Quelqu’un m’a-t-il vu quand j’ai rebroussé chemin pour me perdre ensuite dans les petites rues voisines de la rue neuve (quel nom prédestiné !)  et me fondre dans la foule compacte accourue, curieuse, des quatre coins de la capitale ?
L’incendie de « l’Innovation » a fait 280 morts, une centaine de blessé et quinze disparus, dont moi...


                             

D’emblée, mes menus à la main, je ne me suis pas senti à l’aise. Ils avaient pourtant l’air ravi que je leur parle en français et leur raconte que j’étais vaguement Canadien,  je sentais bien, au fond de moi que, pour eux, c’était comme une confirmation attendue depuis longtemps.
Mon instinct me le dictait.
Ils avaient un air de famille,  comme des frères ou des cousins, tous blonds aux yeux bleus, l’un d’entre eux, sans doute l’aîné, me regardait un peu plus que les autres mais c’était un effet de mon imagination, pensai-je.
Toujours est-il que je ne me suis pas attardé plus qu’il ne faut, j’ai pris les commandes, dit quelques paroles de circonstances, je ne me souviens même plus desquelles , et j’ai rejoins le comptoir aussitôt.
Angela,  souriante, jubilait d’avoir été obéie, c’était plutôt rare et toujours ça de pris.
Je les ai regardé vaguement pendant qu’ils attendaient  leurs hamburgers. Ils devaient avoir, plus ou moins, l’âge de mon fils, et après ?  Pourquoi ce garçon aurait-il été à la recherche d’un père disparu dans l’incendie le plus meurtrier du siècle ? Dans chaque catastrophe il y a des gens qui « disparaissent »,  dont on ne retrouve pas l’ombre d’un bouton de culotte...et dans un incendie terrible comme celui qui m’a vu disparaître, ce n’est pas étonnant, vu la chaleur dégagée, que le moindre des indices ait disparu. Qui aurait pu mettre en doute la véracité de ma disparition ? Josiane et moi donnions l’illusion du couple parfait,  je n’avais pas de dettes, pas de problèmes apparents non plus, alors ?
Josiane a du recevoir bien vite l’indemnité allouée aux décédés et disparus et je sais que pour ces derniers une entorse a été faite à la loi par les compagnies d’assurances qui, normalement, auraient dû attendre trente ans avant de solder les comptes. Quant au reste, je suppose qu’elle s’est remariée et a fait d’autres enfants. Il y a peut-être, dans un coin, une vieille photo de moi dans un cadre, histoire de dire « C’est le papa d’Armand, il est mort dans l’incendie de « l’Innovation - vous vous souvenez de ce terrible incendie n’est-ce-pas. ? -..si c’est pas malheureux à son âge ! »
Et puis rideau, exit le disparu ! Pas de quoi cultiver une paranoïa.
Le jeune blond, l’aîné de la bande, celui aux yeux métalliques me commanda un Pepsi et, une fois de plus, la froide insistance de son regard me glaça.
Ce fut Stacy qui me sauva de mon malaise grandissant. Il téléphonait pour me demander de prendre d’urgence du service, il y avait des dizaines d’Irlandais qui louaient des taxis pour visiter New-York, fallait que je me dépêche.
Angela n’a pas trop apprécié, mais n’a rien dit non plus, après tout c’était du boulot, donc un peu de fric.
J’ai salué les jeunes d’un air faussement enjoué, ils m’ont répondu et je me suis quasiment sauvé. Sur le chemin vers Stacy je me suis arrêté  chez Nick pour m’enfiler un bourbon à toute vitesse, j’en avais fichtrement besoin et cela m’a fait du bien.
Durant toute l’après-midi j’ai sillonné Manhattan avec la famille O’Neil à bord ; Greenwich Village, Soho, Empire State, World Trade Center. J’allais oublier mes Belges et autres affabulations maniaques quand toute l’histoire m’est revenue du côté de Chinatown.

 


 

C’était il y a tout juste un an, en juillet,  j’étais allé faire une course du côté de Little Italy. Passant, à pieds,  par Chinatown, je croisai plusieurs groupes de touristes bigarrés du côté de Canal street. Dans la cohue je remarquai que quelqu’un me dévisageait avec une obstination déplacée. Un touriste affublé, comme les autres, de lunettes noires, appareil photo en bandoulière,  short et T-shirt (« I love N.Y ») et des baskets de champions aux pieds.
Il était chauve et bedonnant, parfaitement typé. Il me rappelait cependant quelqu’un et cela m’intriguait car je ne connaissais pas grand monde en dehors de mon périmètre habituel. J’ai passé mon chemin, indifférent, hostile même, et me suis évanoui à l’angle de Lafayette street.
Le soir, chez Nick, Daisy à ma droite et mon deuxième bourbon à ma gauche, j’ai percé l’identité de l’inconnu de Chinatown : c’était Gustave ! Mon acolyte d’autrefois. Vieilli, grossi, chauve, mais Gustave quand même !
Avec ces foutus vols bon marché le monde entier atterrissait à J-F Kennedy, mais de là à ce qu’il me découvre ou croie me découvrir à New-York, tellement d’années après les faits, c’était jouer de malchance. M’a-t-il reconnu ? J’avais pas tellement grossi depuis l’époque,  mes cheveux étaient toujours là  mais grisonnants, la peau tannée et le visage marqué  de profondes rides.
Et puis il y avait mon regard, complètement changé depuis ce temps là. Angela me l’avait plusieurs fois déclaré, j’avais le regard d’un fauve,  « tienes ojos de una fiera », d’un fauve sur le qui-vive. Daisy aussi me disait aussi d’en finir avec mon regard de loup furieux et de mes autres tics comme celui de m’installer toujours devant l’entrée d’une porte.
Serait-il rentré chez lui, Gustave, clamant haut et fort qu’il m’avait retrouvé en Amérique ?
Qui l’aurait cru ? Quel intérêt ? C’est ma paranoïa qui me soufflait, une fois de plus,  toutes ces suppositions hallucinantes. Qui se soucierait encore de moi ?
Et ces jeunes gens dans la force de l’âge, ils avaient certainement autre chose à faire que de s’intéresser à un paumé dans mon genre. Car la vérité, il faut bien  l’avouer, était là dans toute sa cruelle évidence, j’étais un paumé, un « loser », comme on dit ici !
Paumé en Europe, paumé en Amérique,  la retraite en moins ; une petite blonde par là , une grosse brune ici ;  fonctionnaire glandeur devenu restaurateur minable. Filles de bar à la sauvette comme les bourbons de Nick et pas plus de poésie à l’horizon que dans le « Wall street Journal ».. Ces hommes fiers qui me tendaient leurs bras en souriant dans ma vision de la rue Neuve n’étaient que des petits immigrants laborieux et égoïstes, chasseurs de « green cards », maquereaux à la petite semaine, indicateurs de police et loubards inoffensifs. Les femmes, elles, fonctionnaient selon le principe qu’une jolie fille qui se couche toute seule ne devient pas riche, mais, là aussi, elles se plantaient !
Les altières montagnes, cathédrales des cieux, étaient, ici, des gratte ciel, phallus insolents et exhibitionnistes des fortunes des riches accentuant par leur seule présence écrasante la frustration de ceux qui rampaient  à terre, les ailes coupées, comme moi.
Et l’océan turquoise n’était qu’un dimanche ou deux par été à Coney Island, sa kermesse et ses flons-flons tapageurs et populaires.
Pour un homme qui prétendait n’avoir pas de remords ni de regrets et de vivre dans la seconde qui vient, j’étais, cet après-midi,  au tapis comme un boxeur sonné.
Les O’Neil n’ont pas dû trouver fort sympathique ce chauffeur qui, de l’après-midi, n’avait pas déserré les dents et le pourboire s’en est ressenti.
J’ai rendu le taxi à Stacy sur le coup de dix-neuf heures et pris un double bourbon chez Nick.
« T’as pas l’air dans ton assiette ! » me dit-il.
« La chaleur, Nick, la chaleur...et le taxi tambien ! »
Il me refila, comme d’habitude le chewing-gum de circonstance, me tapota l’épaule et me dit gentiment : «  Allons, Henri, remets-toi et puis, n’oublies pas que lundi ta Daisy revient ! »
Son éclat de rire franc m’accompagna jusqu’au snack où je m’affairai avec Angela jusqu'à vingt-deux heures. C’est le moment où il vaut mieux fermer si  l’on souhaite éviter les mauvais garçons, les bagarres, les clodos qui paient pas et les drogués qui s’endorment sur leur chaise. Angela souhaitait faire la fermeture avec moi, mais je la pressai de prendre le métro, j’aspirais à un peu de solitude pour remettre de l’ordre dans le snack et mes pensées, me calmer et - pourquoi pas ?- prendre un dernier verre chez Nick.

 


Angela était contente, la recette avait été inespérée ce soir, elle l’enferma soigneusement dans le petit coffre de la remise tout en me signalant que le congélateur de la même remise devait être absolument contrôlé avant la fermeture, que, déjà, l’alarme s’était déclenchée et qu’il fallait absolument que je fasse les procédures de contrôles d’usage.
Elle sortit et disparu dans l’avenue où les néons criards des enseignes lumineuse narguaient cette nuit sans lune.
J’allais fermer le snack dont les lumières, déjà, étaient en veilleuse quand une voix que je reconnu aussitôt me demanda sur un ton exagérément poli et en français:
« Pourriez-vous nous dépanner avec quelques Pepsi et sodas, Monsieur ? »
C’était le Belge de cet après-midi, l’aîné de la bande comme je l’appelais, celui avec les yeux métalliques et le regard inquisiteur. L’intonation de son « Monsieur » me fit frémir, je me vis pâlir et sentis mes mains trembler. « Voilà la paranoïa qui me reprend »  pensai-je.
« Le distributeur de notre hôtel est en panne et comme nous vous connaissons, j’ai pensé que vous pourriez nous dépanner, Monsieur »
Il me racontait des histoires...son hôtel, Angela me l’avait dit, était le « Wilson » à cent mètres d’ici et il y avait, sur son chemin, au moins quatre marchands ambulants de boissons glacées. Il n’avait rien à faire ici, cela sentait le coup fourré à plein nez.
J’étais tétanisé. Je remarquai qu’il était plus grand que moi et son sourire un peu crispé me révélait des canines aux découpes acérées, vampiresques mêmes, un peu comme les miennes...il plongeait son regard dans mes yeux et, comme s’il devançait mon objection, ajouta :
« J’ai apporté un sac en plastique pour les emballer, Monsieur »
Là dessus l’alarme du congélateur s’est mise à sonner, il fallait que je bouge, que je fasse quelque chose pour me débarrasser de sa présence inquiétante.
« Occupez-vous de cette alarme, je vous en prie, j’ai tout le temps » s’empressa-t-il de me dire  accentuant son sourire.
Je me dégageai de son regard comme une loutre  apeurée de celui d’un cobra, bredouillai quelque chose que j’ai oublié depuis et pénétrai dans la remise.
Il me fallut à peine une minute pour procéder aux opérations de mise sous contrôle du congélateur, après quoi je me dis que je servirai le jeune, et vite, avant de l’envoyer au diable une fois pour toute.
C’est à ce moment que j’entendis, assourdi par la porte de la remise, un bruit mat dans le snack, comme un pétard mouillé qui explose. Je voulus sortir mais la porte était coincée, j’étais fait comme un rat !
« Voulez-vous m’ouvrir la porte, s’il vous plaît » criai-je.
Pas de réponse.
Surexcité, en nage, je devinais qu’un danger grave me guettait, je le percevais jusqu’au bout de mes articulations et sentis que, cette fois, je ne pourrai pas filer en douce comme tant de fois je l’avais fait.
Un mince filet de fumée s’infiltra par dessous la porte. Il y avait le feu !
« For God’s sake, open the door ! »
La fumée pénétrait de plus en plus dense dans la remise, j’entendais, dans le snack de soursds craquements qui me ramenaient quelques années en arrière.
« Pour l’amour du ciel, sauvez-moi ! » m’entendis-je hurler avant de me coucher sur le carrelage pour éviter la suffocation. Toutes les lumières s’éteignirent subitement, le congélateur émis une espèce de râle et son alarme autonome se remit à siffler durant quelques instants avant de mourir elle aussi .
J’entendis au loin, très loin, les sirènes des pompiers, mais étaient-ce les pompiers de New-York, n’étaient-ce pas ceux d’ailleurs...d’avant...de ce monde que j’avais cru fuir et qui me rattrapait aujourd’hui ?
Des grondements dans le snack me firent comprendre que les flammes l’achèveraient bientôt et que moi aussi j’allais y passer comme un vulgaire hamburger à 25 cts.
Je m’accrochai désespérément au sol de la remise et réalisai, dans un éclair de lucidité rare, toute l’ironie de mon destin.
Le Gustave de l’an dernier, il l’avait épousé, Josiane... lui avait sans doute fait des gosses...elle devait être avec lui à New-York quand il m’a reconnu. Tous m’avaient rejoint au terme de ma course folle qui allait finir pour moi à la manière d’un insecte qui se consume au bout d’une allumette...
Les pompiers dans quelques heures retrouveraient, c’est sûr cette fois, mon cadavre calciné dans cette misérable position de foetus qui n’a rien à voir avec le phénix renaissant de ses cendres. Les miennes seront encore chaudes et mélangées à celles des débris synthétiques qui encombrent le quotidien des mortels.
Dans un dernier effort j’essaie d’apercevoir au bout de ce trou noir des ombres familières, celles de mes nobles cavaliers de jadis et de leurs femmes ondoyantes m’escortant vers des vallées heureuses et fertiles,  mais il n’y a rien sinon ce tourbillon qui m’aspire loin, très loin, au-delà d’Orion, des Pléiades et autres galaxies étranges, vers un néant glacé.

 


 

 

 

 

 

                                            


 

 

Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris, 2007)

 

 

 

 

 

 

 

Par Mitso - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 10 avril 2008

 

voilà vous etes revenus

hâlés du vent noir des steppes

et la lune pâle fond son hâlo

dans la prunelle de vos yeux fous

vous êtes là immobiles

dans l’ombre fumivore

et d’étonnants oiseaux polychromes

poussent leurs cris grinçants

et elles vous attendent

fières fébriles impatientes

elle vous guettent en coin soupesant vos plates gibecières

et vos silhouettes décharnées

vos bottes hérétiques aux regards maculées d’humus interdits

et vous restez silencieux

immobiles

là

là

le soleil a brûlé vos peaux claires et rouges

et d’infectes éruptions

crevent l’abcès putride

sur vos poitrines de vaincus

oh les lourds sifflements amers s’exhalant monotones

de vos lèvres closes … !

désespérement closes !

et vous êtes là

ivres d’alcools interlopes

rescapés d’hymalayas sinistres et de pyromanes gobis

et dans votre sillage meurtrier

encore et encore

la trace douceâtre du sang coagulé aux sables roux des oueds…

ah vous êtes las !

nulle rose aux pétales fripées qui ne se consume de souffles camphrés

vous êtes toujours là

quêteurs vains d’espérances idolâtres

las et effacés

qu’attendiez-vous encore d’elles ?

soldats ruinés aux armes creuses

qu’attendiez-vous ?

pourquoi ces repos saumâtres aux

enlacements fielleux ?

pourquoi ?

et ces lèvres trop pourpres

diseuses d’anathèmes et

de « thalatta » inutiles…

oubliez soldats oubliez !

déjà une terre spongieuse

souille vos faces de cire

et vos mots vains s’étouffent

en d’inutiles gargouillis

la voilà… elle recouvre

vos formes

anachorétiques

et l’ombre s’allonge

immense

sur votre futur…

qu’attendez-vous ?

 

(Amsterdam mars 2004)


 

 


 

Par Mitso - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 5 avril 2008

GG

La Meprise  

J’ai vécu trente ans sur l’eau. Trente ans officier sur un cargo. Puis ce fut la retraite.

Et je me suis retrouvé à terre.

Je ne le regrette pas trop. Aujourd’hui, les cargos sont devenus des usines comme les autres. Ils restent quelques heures dans les ports à décharger leurs conteneurs et puis reprennent la mer. Pas le temps de visiter, de flâner sur les quais, de humer l’air et de rencontrer des gens. La rentabilité d’abord. Et puis, pas de quoi se faire des relations. Les matelots viennent de pays lointains et pauvres, ils ne parlent pas beaucoup, restent entre eux et ne pensent qu’à une chose : se faire un maximum de fric et puis se tailler. Même les officiers ne sont pas des nationaux; ils viennent de pays un peu moins pauvres, sont un peu plus éduqués et de ce fait, méprisent le reste de l’équipage.

Moi, cela ne m’a pas vraiment dérangé, j’étais plutôt du style solitaire. Je faisais mon quart et puis regagnais ma cabine, ma cellule devrais-je dire. Je ne buvais pas,ne jouais pas aux cartes, bref, pas le genre causant.

Au bout de quatre mois, un mois de congé. Je rentrais chez moi, chez maman pour dire vrai. Je mettais de l’ordre dans nos affaires, rencontrais untel ou untel et puis : retour à la mer !

Maman, de temps à autre me conseillait de trouver une amie, « pour tes vieux jours », comme elle disait. Je souriais : se marier « pour les vieux jours »… une idée à maman ! Et puis elle est morte il y a trois ans. Peu après que je sois rentré. Comme si elle m’avait attendu. Après la cérémonie où il n’y avait pas grand monde, je suis rentré chez nous qui était devenu « chez moi » et j’ai trouvé cela bizarre.

Aux funérailles, il y avait Maryse, la veuve d’un fort lointain cousin. C’est l’annonce nécrologique qui l’a fait venir. Je ne me souvenais pas vraiment qui elle était et me demandais ce qu’elle cherchait à cet enterrement. C’est curieux, les gens, parfois.

2.08

Elle avouait quarante-cinq ans. C’était une femme encore belle, élancée, affichant une personnalité un peu introvertie. Elle m’a invité chez elle le vendredi d’après, une soirée entre amis avait-elle précisé, ajoutant que cela me changerait les idées.

Je n’avais pas vraiment envie de me changer les idées. Mamam était morte comme elle l’avait souhaité. Vite et bien. Sans maladie longue et aliénante. Elle avait poussé l’élégance jusqu’à m’attendre, c’était bien elle tout ça !

J’ai failli m’excuser et ne pas m’y rendre à son invitation, je ne l’ai pas fait. Erreur ?

Vous savez, les marins ne sont pas des gens comme les autres. Ni meilleurs, ni pires, mais ils ne vivent pas comme les terriens, obéissent à d’autres règles et, sur terre, sont souvent fragilisés.

Bien sûr, il y a parmi eux des brutes épaisses qui, passé leur quart, boivent, jouent aux cartes et, en escale, se précipitent au bordel. Mais dans l’ensemble, vous rencontrerez des gens taciturnes, réservés, menant une vie ordonnée au fil du temps et de l’état de la mer.

Seul dans ma cabine, j’aimais écouter la suite pour violoncelle de Bach et contempler le soleil qui se couchait sur les flots. Dans des moments pareils, vous croyez en Dieu.

Il y a en nous ce côté candide que vous retrouvez dans des communautés closes sur elles-mêmes, comme les moines des monastères ou les militaires.

Vous l’aurez deviné sans peine, Maryse et moi sommes devenus amants. Assez vite après sa soirée. C’est elle qui m’a alpagué. Ce sont toujours les femmes qui le font. A l’époque, je ne le savais pas.

Ensuite, le mois passé, j’ai repris la mer et quatre mois après, Maryse m’attendait et  nous vivions alors comme de jeunes amoureux qui sortent, vont au cinéma, se parlent et passent des nuits ensemble.

Maryse ne disait pas grand chose. Elle me parlait un peu de sa mère, dont elle s’occupait, et très peu de sa famille avec laquelle, à cause de la mère précisément, elle était en froid.

C’est maintenant, après ce qui s’est passé, que je réalise qu’elle aurait dû m’en dire un peu plus. A cultiver le secret, forcément, la méprise s’installe qui peut conduire aux pires erreurs.

Aujourd’hui, je le sais.

Je suis tombé amoureux d’elle très vite après nos premières rencontres. Oh ! pas une passion comme on en lit dans les romans, un amour à mon image; mesuré, raisonnable, bien ancré dans le réel. Et puis à mon âge, les feux ne sont-ils pas des braises plutôt que de hautes flammes ?

Ce sentiment était-il partagé ? Aujourd’hui, je le crois. A l’époque, j’en doutais un peu, Maryse ne parlait pas beaucoup, je vous l’ai déjà dit.

Nous nous sommes vus comme ça durant un an et demi, c’est-à-dire  quatre mois au total. Pour un terrien, ce n’est pas grand chose, pour moi c’était énorme.

Et puis un jour, en escale à Richmond, tout a basculé.

En compagnie de deux autres officiers, j’y rencontrai Raymond, officier en second sur un cargo concurrent. Nous habitions le même coin et, de temps à autre, au hasard des escales, nous nous rencontrions le temps de boire un verre.

Ce jour là, il me parût particulièrement euphorique. Il allait se marier, nous dit-il, en parlant de sa fiancée, une certaine Louise. Avant que l’on ne se quitte, il nous montra fièrement la photo de sa promise : c’était Maryse !

Exactement la même. La photo la montrait souriante à côté de lui qui la tenait par l’épaule.

Je suis resté très calme. Je n’ai rien dit face à cette exhibition publique d’une femme que j’aimais. Rien, sinon quelques banalités et suis remonté à bord.

Maryse habitait vingt-cinq kilomètres à l’est de mon domicile et la Louise à Raymond, vingt-cinq kilomètres à l’est du sien. Elle était exactement à égale distance de nous deux. En récapitulant les temps de vacances de Raymond et les miens, j’en arrivai à la conclusion que, moi parti, il lui restait un mois à attendre, avant d’être rejointe par Raymond.

Maryse pour l’un, Louise pour l’autre. Quelle duplicité !

Les gens disent que les marins ont une femme dans chaque port. Elle, elle avait un marin pour chaque escale !

Cela pouvait expliquer sa réserve, son air de ne pas vouloir en dire plus, de se retrancher derrière sa vie privée, comme elle disait.

Entre Richmond et Panama, je suis resté de longue heures dans ma cabine à réfléchir posément sur la meilleur chose à faire. La suite pour violoncelle, mesure après mesure, éliminait les strates de ma colère et de mon ressentiment.  Petit à petit je suis redevenu comme j’étais : calme et sûr de moi.

A Panama, j’ai envoyé à Maryse une lettre très courte, une ligne seulement. Pour des « raisons de pure convenance personnelle », je mettais fin à notre relation et lui souhaitait un avenir fécond et heureux. Point final.

2.05.01

A l’escale suivante, Yokohama, m’attendait la réponse. Une longue lettre dans laquelle elle s’étonnait de ma décision, me demandait de réfléchir et m’avouait en termes modestes mais explicites, la profondeur de ses sentiments.

Je n’ai pas répondu. Au notaire de la famille j’ai donné pouvoir de vendre la maison de ma mère. Une page tournée l’est, une fois pour toute, c’est comme un jour qui ne revient pas.

Durant dix-huit mois, je ne suis pas rentré chez moi. Durant mes vacances, je visitais, moi le marin, la Cordillère des Andes ou la brousse africaine.

Breveté au long cours, on me proposa un commandement pour finir ma carrière. Non seulement je déclinai, mais demandai une mise à la retraite anticipée. Ce qui fut fait. Mon désir était de partir quelque part, dans un coin désert de la Lozère ou, à tout prendre, de l’Estramadure et de rester là, en ma compagnie, la seule, avec celle de maman, qu’il m’ait été agréable de supporter.

Je rentrai donc chez moi, afin de rassembler ce que j’allais emporter dans mon dernier exil.

 

Quelques jours plus tard, je lus dans la rubrique nécrologique du journal local que Maryse était morte des suites d’une « longue et douloureuse maladie ».

C’était très triste pour elle d’avoir souffert tout ce temps avant de mourir et j’en conçus une réelle compassion. C’est dans cet état d’esprit que je décidai de me rendre à l’office religieux prévu le lendemain matin.

Ce jour gris de novembre, il y avait un vent à décorner les bœufs. J’arrivai en retard à l’église où , à peine rentré, je crus défaillir : derrière le cercueil se tenaient, l’un à côté de l’autre, tout de noir vêtus, Maryse et Raymond !

J’ignorais qu’elle avait une soeur jumelle. Elle ne m’en avait jamais parlé et moi, je me tenais, tout au fond de l’église, quasi défaillant mais conscient de l’énormité de notre faute.

Dehors le vent soulevait des amas de feuilles mortes qui en spirales folles, s’élevaient zigzaguantes dans le ciel.

2.09.1

 

 

Pour « Benjamine »

 

Ecrit déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris, octobre 2007

           
Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Vendredi 28 mars 2008

c7.jpg

Une nuit sans lune, fin novembre. Vingt-deux heures environ. Sa voiture est garée sur . l’aire de stationnement de la station-service. Il se dirige d’un pas rapide vers les lueurs chatoyantes qui crevent l’obscurité.
Il a faim, souhaite un sandwich et un café chaud avant d’aborder l’heure et demie qui lui reste à rouler.
Regard distrait sur les voitures voisines de la sienne, il ne voit pas le chat noir qui, sans bruit et tout en souplesse, saute d’un capot à l’autre pour se cacher, ensuite, sous la carrosserie.
« Je me restaure en vitesse, et puis, non-stop, jusqu’à chez moi » pense-t-il en poussant la porte.
A l’intérieur une musique de fond sirupeuse, celle qu’il a coutume d’appeler « d’ascenseur ». Elle se diffuse doucereusement dans la pièce aux murs blancs et aux rayonnages débordants de produits polychromes qui attendent le client.
Personne !
Il n’y a personne.
Il ne l’a pas réalisé de suite. Il croit d’abord que l’endroit est désert comme on le dit quand il y a peu, très peu de monde, mais là, au fur et à mesure qu’il traverse la salle : personne !
Personne autour des rayons, près du distributeur de boissons, de billets de banque, de la connexion internet.
A la caisse aussi… sauf ce chat qui, subrepticement, saute sur une étagère haut-placée.

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Le téléphone sonne ce qui le fait sursauter et, en même temps, espérer qu’une présence se manifeste pour décrocher, répondre et témoigner d’une manière banale mais rassurante que la vie est là, bien présente.
Mais rien… Impuissante, la sonnerie stridente crève le silence.
« C’est quoi ce foutoir ? Je psychote ou quoi ?... Pas possible ! »
Il s’approche de la fenêtre et regarde le ruban de l’autoroute sur lequel les phares des voitures impriment, l’une après l’autre, leur rayon blanc...
« Il y a bien quelqu’un qui va s’arrêter… on fera le point ensemble, on appellera peut-être les flics… c’est pas normal tout ça ! »
Curieusement, il n’a pas peur, il se sent, tout simplement, dépaysé, mais sans angoisse ni appréhensions, un peu comme s’il passait d’une normalité à une autre.
Il scrute les ténèbres, voit trois ou quatre chats qui, en faisant des bonds, se  poursuivent l’un l’autre pour disparaître ensuite en bordure de l’aire de stationnement. Il retient la vision de leurs yeux rouges pareils à des flashes qui mitraillent les ténèbres.
Il se gratte longuemment derrière l’oreille.
Le gobelet de café en main, il choisit un sandwich au thon, l’extirpe de son emballage en cellophane et le met en bouche.
Infect !
Il a pourtant l’air bien frais et la mayonnaise est tentante, mais il doit cracher la première bouchée.
Et puis ce gobelet, dans lequel flotte ce café dont il avait rêvé en voiture ne lui dit plus rien… pas envie d’en boire la moindre gorgée.
« C’est quoi tout ça ?... »
Il déambule le long des présentoire de biscuits, chocolats, bonbons, boissons. Tout y est en place, bien présenté, prêt à servir…
Tout sauf le rayon d’aliments pour chats… dévasté !
A terre, gît une barquette de pâté Ronron éventrée. Il peut voir sur l’emballage les traces de griffes qui l’ont déchiré.
Machinalement il trempe un doigt dans ce qui reste de pâté et le met en bouche.
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« Je deviens dingue – réalise-t-il – voilà que je goûte cette saloperie ! »
Alors il se met à crier : « Y a personne ? ». Une fois, deux fois… mais doit s’arrêter à la troisième, cela lui demande trop d’efforts, le son ne sort plus, ne veut plus sortir, à sa place, il le réalise avec effroi, il y a comme un feulement.
Il fait un tour par les toilettes, dérangeant trois ou quatre chats qui se coursent, constate que, là aussi, il n’y a personne et que tout est en ordre à part le robinet d’un des lavabos qui laisse passer un mince filet d’eau froide où les chats avaient dû s’abeuvrer récemment.
« Bon, je me tire… Je vais devenir fou. A la prochaine aire de repos, j’appelle les flics ! »
Soudain, il réalise qu’il a un téléphone portable dans la poche de sa veste et qu’il serait sans doute opportun d’appeler directement la police, sa femme ou n’importe qui.
Il le prend, contemple le mince boîtier noir et, d’un geste las, le laisse choir à terre.
Alors, sans plus réfléchir il quitte en courant la station-service.
Dehors, il se forçe à rester calme, à marcher lentement vers sa voiture, à ignorer les miaulements hystériques qui semblent le poursuivre, à espérer, malgré tout, qu’une voiture arrive, se gare et que la vie reprenne son cours normal.
Il prend machinalement les clés, s’apprete à ouvrir la portière, se retourne et la voit !
Elle est au pied d’un buisson et le regarde de ses magnifiques yeux d’or, révélant une pelage uniforme bleu-gris et brillant. Elle l’attend, moustaches hérissées, yeux enjôleurs, dos rond, queue en l’air.
Prête…
Soumise…
Désirable…
c5.jpg
Il n’a pas un regard pour sa voiture, ni pour les clés qui gisent à ses pieds. Sans réfléchir, sans savoir quoi, il se précipite à sa suite dans le buisson.

 

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Samedi 22 mars 2008

ENCEINTE MARIE

 

 mara-enceinte

 

Depuis le temps de la « grande déflagration » l'humanité a fui la surface de la terre et s'est réfugiée dans des cités souterraines. Les hommes et les femmes vivent terrés dans les entrailles de la planète et ont oublié jusqu'à la couleur du ciel.

Sous peine de prison, ils ne peuvent plus résider en surface.

Certains, cependant, sentent que là n'est pas leur destin et rêvent d'un retour vers la nature comme jadis leurs pères rêvaient d'une terre promise.

  

« Tu crois que c'est normal ? »

L'angoisse se lisait dans ses yeux grands ouverts qui le fixaient depuis quelques minutes.

« Si, si... il a dit qu'il n'y avait pas de problèmes, que c'était même tout à fait conforme  à ce qu'il savait, que ça se retournait spontanément et que ça s'abaissait petit à petit vers la fin. Tu dois pas t'en faire... et puis, attends - il eut un sourire un peu forcé - il arrive dans quelques instants, il te le dira lui-même. »

Elle se tut et resta  couchée sur sa natte à contempler le plafond de la chambre que soulignait de cercles concentriques le halo d'une bougie. Le jeune homme à l'âge indéterminé, entre dix-huit et vingt-cinq ans, mâchouillait de la gomme de résine tout en caressant un chat noir aux yeux verts écarquillés qui contemplait la scène d'un air hiératique et désabusé.

Elle se frottait le ventre de la main gauche, yeux fermés, lente respiration ventrale dont l'expir soulignait la vacuité de la pièce.
On frappa en sourdine à la porte : deux coups, un intervalle, un coup. Le jeune homme se leva et laissa pénétrer un visiteur.
C'était un homme plus âgé, grand et d'une rare carrure athlétique. Il arborait un mince filet de barbe poivre et sel qui le distinguait de ses concitoyens glabres.
Il s'était hâté, cela s'entendait à sa respiration saccadée.

« Comment va-t-elle ? »  demanda-t-il à voix basse au jeune homme.

« Elle s'angoisse - répondit le jeune homme - merci d'être venu si vite !   ajouta-t-il. »

« Tenez, on m'a remis cette lettre pour elle » dit l'homme en lui tendant un pli.

« C'est de sa mère sans doute... » dit le jeune homme.

« C'est bien d'elle, l'adresse est au verso. »

Il mit la lettre sur un tabouret près de la climatisation, l'homme à la carrure athlétique et au soupçon de barbe aida la jeune femme à se relever.
Debout, elle retira sa jupe pour lui présenter son ventre rond. Lui, cylindre collé à l'oreille, l'auscultait centimètre par centimètre.

« C'est normal tout ça ? » lui demanda-t-elle sur un tout anxieux et insistant.

« C'est tout à fait conforme au processus qui nous est connu - répondit l'homme entre deux auscultations - comment te sens-tu ? »

« Sais pas... nerveuse... j'ai peur... »

Il lui tapota l'épaule sans répondre.

La jeune femme d'un geste machinal retira sa culotte, se coucha, releva les jambes et, les yeux mi-clos, se laissa consulter par l'homme.
Elle se souvint du malaise et du sentiment d'agression qu'elle avait ressentis la première fois qu'il l'avait visitée ainsi. Elle était honteuse et les explications simples et précises qu'il lui avait donnée sur  sa matrice et son col de l'utérus ne l'avait pas apaisée. C'était un mélange d'aversion et de rejet identique à ce qu'elle avait connu lors du premier rapport sexuel avec le jeune homme.

« Là, c'est la fin - dit l'homme - l'ouverture est bonne ».

Il avait l'air satisfait et confiant.
Il caressa d'une manière  à la fois paternelle et protectrice son ventre tendu, puis, s'adressant au couple :
« C'est pour dans dix jours... vous m'appellez quand vous voulez, entendu ? »
Ils hochèrent la tête comme de bons élèves.
Elle se rhabilla, vit l'homme quitter la pièce de ce pas pas agile et pressé qui lui était maintenant familier et disparaître au bout du couloir sombre.
Le jeune homme lui tendit le pli. C'était un pneumatique envoyé depuis quatre jours à son ancienne adresse du moins sept. De là il avait été dévié, par porteur, dans le studio de l'entresol du moins huit qu'elle occupait avec le jeune homme.
L'homme qui venait de les quitter et qu'ils appelaient « le docteur », leur avait trouvé ce logement provisoire avant leur « expulsion » vers la surface.
Elle ouvrit le pli sans aucune hâte, elle en connaissait l'expéditrice et en devinait le contenu et ses jérémiades : 

« Florence,

Tu es complètement folle ! Je savais que cette affaire finirait mal ! Hier les policiers sont encore venus et ils m'ont dit que si tu allais les voir ils feraient en sorte que cette histoire ne te coûte qu'un minimum. Si tu leur dis tout, ils te feront même passer pour une victime. Il suffirait que tu répondes à toutes leurs questions. Après ils t'enverront à l'hopital et des docteurs te soigneront comme il faut. Mais toi, bien entendu, tu ne veux rien savoir et n'en fais qu'à ta tête. Tu préfères rester avec ces dégénérés qui t'ont ensorcelée avec ces idées qui encombrent ta tête et auxquelles tu ne comprends rien !
Tu ne te rends pas compte de l'état dans lequel tu m'as mise. Je n'ose plus me montrer ! Tous les habitants de l'étage sont au courant... je fais mes courses à l'aube tant j'ai honte !
En plus, je risque de perdre des points de retraite parce que ma responsabilité est engagée, c'est du moins ce que les policiers m'ont dit. Je trouverais scandaleux que ma fille soit à l'origine de ma déchéance sociale. Je voudrais que ce cauchemar finisse et que tu reviennes immédiatement !

Ta mère,

Anne

P.S : Abstiens-toi de me décrire ce qui se passe dans ton ventre, cela me dégoûte ! « 

 Après lecture, sans dire un mot, sans rien laisser paraître, elle plia la lettre et la mit dans son sac parmi les autres. Elle fit quelques pas, bu un grand verre d'eau et s'en retourna sur sa couche pour fixer des yeux le plafond gris de la chambre où dansaient les ombres de l'unique flammèche de la pièce.
Son compagnon se coucha près d'elle, passa sa main sous la jupe et lui caressa le ventre.
« Ca bouge ! »
« Tout le temps à présent, ça m'empêche de dormir la nuit ! »
« Il dit que c'est normal, qu'il est tout à fait formé à présent et qu'il ne dort plus toute la journée, il peut même nous entendre à ce qu'il paraît ! »
« Tu crois qu'il va pouvoir sortir ? »

« Il dit que tu es bien conformée pour ça et que tu ne dois pas avoir peur  »

« Comment veux-tu qu'il sorte, c'est si petit ? »

« Sais pas, il dit que tout se dilatera le moment venu... »

« Et si ça passe pas ? »

« Il le sortira par le ventre, il sait comment cela se faisait, c'est pas dangereux... »

« Et il va le fermer comment, mon ventre ? »

Elle se tut et s'abandonna à la présence de cette main sur son ventre. Ce ventre dans lequel s'était lovée cette vie étrange et sienne à la fois.

pregnant

« Et je vais pouvoir le nourrir ? »

« Il dit que c'est impossible... la glande mammaire s'est atrophiée... il pourra têter mais sans plus, t'auras pas de lait ou si peu... »

Puis, après une pause, il ajouta :

« mais il a dit aussi que c'était pas grave, qu'ils se chargeraient tous de la nourriture, qu'on n'aura pas à s'en faire, que ce ne sera, somme toute, qu'un détail, un de plus... »

« Et nous, est-ce qu'on mangera ? »

« Sûr qu'on mangera et autre choses que les saletés de ces catacombes. Ils savent ce qu'il y a de bon là haut... on le saura très vite nous aussi... on reviendra, enfin, à une vie conforme à ce que nous sommes. »

Il s'interrompit un instant, l'embrassa et ajouta :

« et puis cesse de te tracasser, il faut faire confiance ! »

Elle soupira : « faire confiance », c'est ce qu'il lui avait dit dès le début, quand tout avait commencé et elle n'avait fait que ça ! Confiance quand le jeune homme eut pénétré son corps, confiance quand la vie s'était déclarée dans son ventre, confiance quand le « docteur »  leur a dit que le jour venu, avec d'autres, ils partiraient en surface, que c'en était fini de cette survie souterraine et qu'ils retrouveraient avec le soleil, cet astre qu'ils ne connaissaient plus, une authenticité perdue.
Elle ne savait pas ce que « authenticité » voulait dire, mais elle aimait le jeune homme et détestait sa mère. Alors, elle les a suivis sans rien dire, poussée par une force étrangère qui lui imposait sa volonté douce et ferme à la fois.
Confiance aussi quand tout fut chamboulé dans son corps et son ventre. Elle s'était laissé faire malgré l'angoisse voire l'horreur que lui inspirait son changement de morphologie et cette impression de sentir son ventre envahi par quelque chose d'indéfinissable qui se se lovait au plus profond d'elle-même.
Le jeune homme, au début, elle ne savait pas très bien qui il était et elle ne comprenait pas tout ce qu'il disait. Il lui parlait des fleurs, du vent, des montagnes enneigées et de lacs aux eaux transparentes. Il lui disait  qu'il fallait retourner de là où les hommes venaient et quitter cette tanière étouffante et  monstreuse loin de la lumière et du ciel.
C'est chez le « docteur » qu'elle a appris qu'ils se préparaient tous à fuir vers la surface et qu'ils étaient trop heureux de savoir qu'elle viendrait avec cet enfant qu'elle portait dans son ventre. Chez le « docteur » il y avait d'autres hommes et femmes.  Ils étaient tous gentils envers elle, les femmes s'extasiaient devant son ventre qu'elles caressaient longuement et se pressaient pour écouter ce qui se passait à l'intérieur.

souterrain

Elles lui apprirent qu'elle était une exception. Que toutes les femmes ne pouvait « porter » comme elle pouvait le faire, que les ténèbres avaient  gommé cette faculté de leur sexe et qu'elle devait se sentir heureuse et fière d'être appellée à recevoir cette vie en elle !
L'une d'entre elles, une femme plus âgée qu'ils appellaient Elisabeth avait déjà tenté, mais sans succès, cette fécondation. Elle aussi avait séjourné illégalement en surface et fait de la prison après son arrestation.
C'est elle qui allait assister le « docteur » quand elle accoucherait.
Rien qu'à l'évocation de ce mot, elle se sentait prise de panique : imaginer que quelque chose de vivant puisse sortir d'elle lui causait des sueurs froides, elle n'osait s'imaginer expulsant de son corps un autre corps qui y aurait habité et partagé avec elle une intimité aussi charnelle.
Elle chassait cette idée de son esprit et s'en voulait parfois de s'être laissé faire, d'avoir accepté que ce garçon qu'elle aimait s'accouple avec elle et la féconde, comme ça, naturellement comme ils disaient !

« Et si je n'étais qu'un cobaye ? Un faire valoir pour illustrer leurs théories ? »
se demandait-elle parfois.
Tu crois qu'on en verra des papillons ? »
Les papillons ! C'était devenu obsessionnel chez elle. Elle voulait voir et toucher ces petites choses polychromes depuis qu'elle avait appris qu'elles étaient chrysalides avant de quitter leur gangue et déployer leurs ailes au soleil. Rien à voir avec cette humanité d'aujourd'hui, de ces hommes et de ces femmes qui indéfiniment, jusqu'à leur euthanasie, restaient prisonniers de leur conque. Elle avec tous les autres, fuirait pour offrir son corps à la caresse chaude des rayons d'un soleil complice et protecteur. Et voir des papillons !
« Sûr qu'on en verra des papillons... et des chevaux sauvages et des ours et des poissons dans les rivières, cela nous changera des rats qui pulullent ici ! »

flower

Elle ne dit rien, ferma les yeux et s'imagina à la surface de la terre couchée sur l'herbe. Cela pouvait ressembler à quoi de l'herbe ? Et le soleil ? On lui avait appris que le soleil était dangereux pour les hommes, qu'il brûlait la peau et causait des maladies.
Le « docteur » disait le contraire. Elle devait faire confiance.
Et puis, surface ou pas, elle voulait que le jeune homme reste auprès d'elle, qu'il l'étreigne encore et caresse de son corps, le sien.

 « Florence !

Je t'avais demandé de ne pas me parler de toutes ces choses ! Ton corps ne m'intéresse pas, ces histoires de ventre et de gosse me révulsent. Je me demande si tu ne le fais pas exprès, si tu ne tires pas une vanité morbide d'un état qui n'a d'exceptionnel que ton inconscience et ton ingratitude. La police et les assistants sociaux viennent me voir tous les jours.  Cela me fait une réputation intenable.  En plus, c'est officiel, ils me retirent mille points de retraite : six mois de plus à travailler, merci !

S'ils t'arrêtent tu feras de la prison, tu n'y couperas pas et j'irai pas te défendre, crois-moi !

Je renonce désormais à mes droits d'affiliation, je le fais publier dans le Journal Officiel et si un huissier déniche ton adresse il te le notifiera. J'enregistre ce pneumatique pour que la date soit certaine. Inutile de me répondre.

Toutes tes hisoires d'amour, je ne veux plus les entendre ! Qui es-tu pour me dire ce que c'est que l'amour ? Tu t'imagines le connaître parce que tu t'es accouplée avec un homme comme le font les rats ici ? Et tu crois que cela m'impressionne ? Cela me dégoûte ! Dis-le à tous ces dévoyés qui t'ont endoctrinée !

Quant à ce « père » dont tu m'entretiens, je regrette qu'il ait été conçu, celui-là !

Anne « 

Sans un mot elle mit la lettre dans son sac. Tout était consommé avec cette cité de taupes. Elle n'avait plus rien à ajouter.
Elle était un peu nerveuse. Leur « extraction » avait été décidée pour dans quatre heures. Le « docteur » était venu les voir le matin, il l'avait examinée, conclu que la délivrance aurait lieu quatre jours plus tard environ ce qui serait dans les temps.
Ils insistaient tous sur cette notion de temps. Il fallait qu'elle accouche en surface au moment où un nouveau soleil succéderait à l'ancien, c'était l'antique « Noël », le « neos ilios » de leurs pères.
C'est de cettte naissance et de cette nouvelle Lumière que viendrait le salut des hommes avait dit le « docteur ».
Alors, il lui avait communiqué toutes les consignes de sécurité qu'il fallait prendre durant cet exode de trois heures le long d'un étroit boyau au bout duquel ils se retrouveraient tous sous la nuit noire du solstice.

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En surface, il fallait marcher encore deux heures avant de trouver le gîte prévu pour l'accouchement, une grotte dans laquelle le « docteur » avait séjourné durant son séjour illégal en surface.
Une ânesse avait été trouvée pour lui épargner une marche pénible dans le froid et la nuit, avait ajouté le « docteur »  et  des procrits, réfugiés depuis longtemps en surface et qui gardaient leurs troupeaux viendraient les aider. C'était une fameuse aventure !


 « Je vous annonce un bonne nouvelle, un Sauveur vous est né ! »

« Tu lis quoi, encore ? » demanda-t-elle au jeune homme.

« Un Evangile... tu sais, ces textes d'autrefois... »

« Non, je  sais pas ! »

« C'est l'histoire de cet enfant qui naît et puis tout le monde ou presque veut le tuer... alors il fuit en Egypte avec ses parents...je te raconterai la suite après... »

L'Egypte ! Il en savait des choses ce garçon et elle qui ne savait presque rien !

Parfois elle avait peur de tout ce qu'il savait. A l'école on lui avait appris à lire et écrire et puis un métier. Un métier tout simple, décomposé en trois mouvement « ergonomiques » comme ils disaient et toute la journée elle répétait les mêmes gestes sans penser à grand chose, sans écouter cette musique sirupeuse diffusée dans l'atelier et , patiemment, elle décomptait les heures.
Tous les dix jours elle avait droit à deux jours de pause, alors elle se reposait, papotait avec sa copine et faisait de la gymnastique. C'était même obligatoire, la gymnastique, si on n'en faisait pas la sécurité sociale ne prenait pas la maladie en charge.
Elle habitait au moins quatre avec sa mère, le moins un était réservé aux dirigeants de la cité, le moins deux aux riches et aux artistes reconnus et puis le reste à l'avenant. Aux plus pauvres les paliers les plus profonds, là où les pannes de climatisation sont monnaie courante.
Elle avait rencontré le jeune homme lors d'une réunion quelque part entre le moins sept et le moins huit, dans une zone trouble et interlope, là où la police ne se risquait guère et où se retrouvaient les repris de justice, les marginaux et des tas d'artistes non conventionnés. Elle y était allé par défi, pour provoquer sa mère dont elle ne supportait plus les plaintes incessantes depuis l'euthanasie de son père.
Elle était entrée dans une petite pièce où se pressait une cinquantaine de personnes et n'avait rien compris à ce qu'ils disaient. Elle regardait le jeune homme et le trouvait beau. Leurs regards s'étaient croisés plusieurs fois et, quand à la fin, il lui a demandé de rester elle a acquiescé comme si c'était une chose toute naturelle. Durant la réunion elle n'avait pas ouvert la bouche, elle avait peur d'être ridicule, de ne sortir que des bêtises et des lieux communs alors,  elle avait écouté et regardé, sans se lasser,  le jeune homme  et s'était noyée dans ses yeux qu'il avait bruns et lumineux.
Il se sont revus comme ça, toujours au moins sept et puis, un  jour, elle s'est retrouvée chez lui. Ce qui s'est passé alors, elle n'aurait pu l'imaginer. Il l'a caressée et ce qu'il a fait après était déjà effacé des mémoires. Elle l'a senti prendre possession de son corps d'une manière qu'on ne lui avait pas apprise. Il lui disait que l'amour c'était plus qu'une convention aseptisée, que cela faisait d'un homme, un homme et d'une femme, une femme après qu'ils eussent été, ensemble, une seule et même chair. Elle l'écoutait sans répondre et sans pouvoir effacer une impression confuse de honte qui l'envahissait en même temps que le corps de ce garçon pénétrait le sien.
Elle n'a pas osé dire ce qui s'était passé à sa mère ni à sa meilleure amie. Elles ne l'auraient pas comprise. Chez elle, elle s'était longuement regardée dans le miroir pour voir ce qui s'était passé et qui avait fait d'elle une femme différente de ce qu'elle était avant mais elle n'avait rien remarqué.Ensuite elle a connu le « docteur » auquel le jeune homme l'a présentée quelques semaines plus tard. Il était content de savoir qu'elle était parfois règlée alors que la majorité des femmes dans la cité souterraine ne l'étaient jamais. Il lui a donné des pillules, des hormones femelles, qu'elle devait prendre tous les jours. Elle l'a fait en cachette de sa mère et de tout le monde :rendre des médicaments sans l'aval de la sécurité sociale était strictement interdit.

pregnant+child

Elle aimait cette nouvelle vie en marge de ce qui se faisait d'une manière si codifiée chez les autres et puis elle aimait le jeune homme qui la prenait dans ses bras avant de se fondre avec délices en elle. Elle était heureuse et fière du plaisir qu'elle lui donnait et qu'elle lisait avec tant de bonheur dans son regard. Avec lui elle se détachait de plus en plus des conventions et des interdits du monde souterrain.
Sa mère la regardait de travers et s'étonnait de sa consommation mensuelle de serviettes hygiéniques, elle ne trouvait pas cela normal et voulait qu'elle aille le signaler à la sécurité sociale. Elle a dit oui mais n'en a rien fait.
Et puis un mois elle n'a rien vu venir et le mois d'après de même. Quand elle l'a dit au jeune homme, celui-ci était heureux et est parti quérir le « docteur » qui l'a visitée, comme il disait. Ce qu'elle a subi avec étonnement et dégoût. Il a dit certaines choses au jeune homme et elle a appris ainsi que dans son ventre à elle se développait une vie à la fois semblable et différente de la sienne.
D'abord elle n'a pas saisi : pour elle la vie se formait dans des laboratoires aseptisés peuplés d'ombres en blouses blanches et consignée sur des formulaires de sécurité sociale ad hoc.
Que la vie naisse au fond de son ventre au terme de ces élans de corps haletants qui se pressent et s'enlaçent  lui paraissait non seulement impossible mais même immoral. La vie était une chose trop sérieuse pour naître de la sorte pensait-elle.
Le jeune homme lui a donné des explications, mais elle était perturbée et n'a pas compris ou voulu comprendre ce qu'il lui disait.
Après son ventre s'est arrondi et elle a vu les aréoles de ses seins brunir et se répandre en larges tâches. Sa mère a trouvé qu'elle grossissait et lui a demandé de ne pas se gâver de sucreries et faire régime. Prendre du poids sans raison exposait à des amendes sociales !

vierge

C'est alors qu'ils ont commencé à l'appeler « Marie » et quand elle a demandé pourquoi, le jeune homme l'a prise dans ses bras et lui a répondu avec ce sourire qui l'avait séduite :
« parce que tu es élue entre toutes les femmes ! »
Elle n'a pas pu rester chez sa mère ni retourner au travail. Alors elle est partie sans laisser un mot, sans regrets, sans rien.
Cette chose qui poussait en elle, d'abord elle ne l'a pas acceptée, elle le vivait comme un viol une prise de possession forcée et durant bien des nuits ses larmes furent d'amères compagnes. Petit à petit, cependant, elle s'habitua à cette présence mystérieuse, si proche et lointaine à la fois et qui, doucement, jour apès jour, prenait forme, donnait des coups, remuait, instaurant, malgré elle, un dialogue obligé.
Elle se sentit alors heureuse que ce sort  étrange qu'elle n'avait pas souhaité la transforme à ce point.
Désormais, dans les couloirs crades du moins huit elle exhibait son ventre que des hommes, des femmes et des enfants venaient toucher avec déférence.
« Ce sera une fille et on l'appellera Jésus » lui dit un jour le jeune homme.

« Comment sais-tu que ce sera une fille et pourquoi ce prénom ? »

« Parce qu'il est écrit que de toi naîtra une fille qui sera Notre Sauveur «   lui répondit gravement le jeune homme. Et il ajouta :te

« et toi tu es pareille à Marie ! »

Certaines nuits, quand la vie dans son ventre s'agitait sans cesse elle se persuadait, une fois de plus, que le docteur, le jeune homme et les autres ne l'avaient choisie que parce qu'elle était règlée, qu'elle avait plus de hanches et de seins que les autres femmes de la cité. Qu'ils avaient en quelque sorte prémédité toute cette histoire et sélectionné une femelle qui réponde à leur dessein.
C'était peut-être vrai, pensa-t-elle, elle n'avait rien de particulier à offrir au jeune homme sinon  les caractéristiques de son corps et ses menstrues... mais qu'importe, elle mettait sa dignité au vestiaire, elle voulait vivre près de lui, sentir son souffle mêlé au sien et la chaleur de son corps s'échanger avec la sienne.
Alors elle arrêtait de penser à toutes ces choses.
Elle réalisa que sa vie passé n'avait été qu'un leurre, qu'en fait elle était déjà morte, pareille à un zombie. Que la vie, la vraie vie, ce n'était pas l'accumulation de points de retraite, le cocon trompeur d'un petit appartement au moins quatre avec pour seul luxe une télévision en couleur et une climatisation qui ne tombe pas trop souvent en panne.
Il y avait un « ailleurs » à retrouver, un monde perdu par la faute des ancêtres, saccagé par la folie de leur esprit malade et qui avait infecté celui des générations à venir.
A présent, une voie nouvelle s'offrait à tous ceux qui n'étaient pas seulement nés de la chair et du sang mais aussi de l'Esprit et qui voulaient contempler l'éclat unique et total de Sa Création.

Cela, elle le comprenait mais sans pouvoir l'exprimer avec des mots comme ceux du « docteur » ou du jeune homme. C'était dans son for intérieur qu'elle sentait qu'elle était désormais sur une voie qui lui était réservée depuis toujours.

Alors elle n'a plus eu de doutes et elle a étonné tout le monde un jour qu'ils étaient réunis et qu'ils lui posaient des questions sur elle et son enfant quand elle a dit d'une manière  totalement inopinée et sans en réaliser la portée :

« je suis la servante du Seigneur qu'il me soit fait  selon ce que vous me dites ! »

Il y eut dans l'assemblée des mouvement divers. Des femmes se mirent à pleurer, des hommes se tinrent la tête entre les mains, d'autres parlaient de signe et une femme toute vieille, promise à une proche euthanasie, vint se prosterner devant elle et lui toucher le ventre disant :

« tu es pleine de grâce ! bénie soit la fille de tes entrailles ! »

 On frappa à la porte de la manière convenue : deux coups, un intervalle, un coup.

C'était le docteur.

« Marie, Joseph, venez, c'est l'heure ! »

 

 

 Texte déposé à la Société des Gens de Lettres, Paris 2006

 

 

Par Mitso - Communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 15 mars 2008


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Il a d'abord eu un soubresaut puis un mouvement de recul, mais il s'est dominé, a respiré calmement puis a regardé à nouveau: c'était bien ce qu'il avait vu, il était là à deux mètres de lui, il ne pouvait voir ses yeux masqués par des lunettes noires…il soufflait dans le saxophone de longs rifles mélancoliques qui rappelaient un peu Coltrane au meilleur de sa forme.
Il n'avait pas changé depuis toutes ces années et cela l'interpellait : même cheveux blonds ramenés en mèches vers l'arrière, taille mince, corps sec et noueux et puis toujours aussi hâlé que jadis. A ses pieds il y avait un chapeau élimé qui exhibait quelques pièces de monnaies et, bien en évidence, un billet de un dollar.
Il tenta de se cacher derrière un homme portant un pardessus en popeline beige mais ce dernier se méfiant changea de place, alors il mit le journal devant son visage et se contenta de l'observer de loin.
Les gens ne s'attardaient guère devant lui, certains, mais ils étaient rares, jetaient une pièce ou deux, les autres passaient leur chemin, il y avait suffisamment de musiciens des rues dans Fisherman's Wharf et un de plus ou de moins…et si ce dernier soufflait tout seul dans un saxophone sans accompagnement rythmique, il n'avait pas trop de chance de concurrencer sérieusement les autres qui s'exhibaient par groupe, jouant, chantant et dansant en même temps.
Une fille aux lèvres rouges et à la jupe trop courte lui adressa  un sourire et se dandina un peu devant lui sans attirer son attention, un peu plus loin un groupe de touristes allemands s'esclaffait bruyamment devant la femme caoutchouc qui, vêtue d'une combinaison fluorescente, se contorsionnait dans tous les sens.
"Je rêve - pensa-t-il - c'est totalement impossible !"
Saxophone8.gif
Il sentit la sueur perler sur son front en même temps qu'un frisson lui parcourait le corps, ses mains se mirent à trembler et c'est paniqué qu'il se retourna brutalement pour remonter l'Embarcadero vers la station de taxi la plus proche.
Il n'eut pas un regard sur Jefferson street, encombrée de voitures et de trams remplis de touristes se bousculant sous les panneaux publicitaires rédigés en chinois, il s'efforçait de revenir tout simplement à lui, de se persuader que ce qu'il avait vu n'était qu'un effet de son imagination, que l'homme au saxophone n'était pas David, qu'il avait été victime d'une hallucination, que le musicien lui ressemblait… et encore…s'il avait pu l'approcher de près il aurait bien constaté que cet homme n'était pas David…il aurait dû le faire… surmonter cette peur ridicule qui l'avait stupidement paralysé…il était trop impressionnable…et même à supposer que ce  musicien était David - ce qui était tout à fait  impossible, il le savait bien, lui - il aurait pu lui dire bonsoir, faire semblant de rien, lui taper dans le dos ou sur le ventre et lui sourire à pleines dents comme le font ces quadragénaires chauves et replets quand ils retrouvent des copains de lycée ou de faculté et qu’ils n’ont rien à se dire…mais bon, il s'était braqué sur cette ressemblance qu'accentuait sans nul doute le halo pâle et fadasse des néons de la cafétéria voisine et qui auréolait le musicien de lueurs falotes, et c'est sans doute cela qui l'a impressionné et rien d'autre.
A présent il fallait chasser cette apparition, reprendre ses esprits, respirer un bon coup et retrouver sa femme  Joan et Michelle, leur fille dans le coquet pavillon qu'ils occupaient depuis dix ans à l'angle de Union street et de Washington Square, se verser un scotch en attendant le repas du soir- du poisson comme tous les vendredis- que Joan lui aurait préparé.
Demain ils iraient reprendre chez le garagiste sa voiture qui y avait passé la journée pour l'entretien et puis il irait sans doute vers Marine Peninsula goûter aux joies simples de la pêche et de la nature. Il oublierait cette méprise qu'il mettait sur le compte de la fatigue accumulée durant cette folle semaine de travail à l’agence….un bon week-end aéré, quelques truites à son tableau et tout serait oublié, remisé dans le placard hermétique de ses souvenirs…comme l'était David et son saxophone…
Il devrait refaire du yoga comme il y a dix ans - se dit-il -  Joan le lui avait rappelé encore récemment, elle le trouvait nerveux, trop absorbé par le travail et puis un peu pessimiste et susceptible…elle avait raison ! Il allait se soigner et redevenir le boute en train qu'il avait toujours été depuis son temps de Collège.
Le chauffeur le déposa devant la porte de sa maison, rendit la monnaie et ajouta, comme ils le font tous quand le pourboire est généreux, quelques phrases de circonstances sur le temps qui n'est plus ce qu'il était et sur l'équipe de football qui n'est pas ce qu'elle devrait être.
Quand il ferma la portière il perçut, depuis le taxi, jouées au saxophone, les premières notes  d'un blues, longue plainte rauque qui l'accompagna jusqu'au porche de sa maison.
Cela faisait déjà quelques années qu'elle avait adopté le chignon et les longues jupes plissées qui la faisait ressembler à une jeune Grace Kelly des années cinquante, la taille en moins et le poids en plus. Elle regardait sa série préférée à la télévision en compagnie de Michelle, grand échalas de seize ans au visage acnéïque et à la poitrine enfouie quelque part sous un immense t-shirt. Cela faisait dix-huit ans qu'il avait épousé sa mère, Joan, après une romance sage et toute de convenance comme elle.
Invariablement elle lui posa la questions:
"comment cela s'est il passé aujourd'hui à l'agence ?" et lui, de répondre comme tous les soirs: "épuisant, mais je survis en se servant son invariable "whisky soda on the rocks".
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Ils travaillaient tous d'arrache-pied à l'agence "Braunstein, Weston, & Gulliver " à la campagne des tomates "Yellow Row", des petites tomates non pas rouges comme toutes les autres, celles qui se respectent, mais d'un beau jaune sombre et c'est précisément cette couleur qui mettait toute l'agence dans une fébrile et angoissante agitation. John Weston, le Président, les faisaient tous plancher durant des heures sur le choix d'un slogan percutant du style " Elles ont la couleur ET le goût du soleil !" ou "Jaunes ET sucrées !" ou encore " Vous ne les aimerez jamais trop !". Il s'était personnellement investi, Weston, après l'échec de la commercialisation des cornichons mauves malgré la participation à cette campagne de quelques uns des meilleurs conseillers "free lance" du pays et il avait, après cette défaite, rédigé un mémento, luxueusement relié, de cent quarante pages sur cette expérience négative. Ce matin encore, lors de la quatorzième réunion consacrée aux préparatifs de la campagne il avait été très direct et concis:
"Les cornichons mauves c'était difficile parce que le mauve est une couleur sombre, une couleur de deuil, et puis le cornichon c'est très masculin comme légume, si vous voyez ce que je veux dire (rires étouffés dans la salle), donc toucher aux cornichons c'est toucher à une corde sensible (sourires dans la salle).
Avec les tomates jaunes ce sera plus simple, le jaune est la couleur du soleil, c'est une couleur de vie et de chaleur et puis la tomate c'est féminin comme légume (rires francs !), ensuite elle est sucrée, cette tomate et c'est ça, plutôt que sa couleur - les blondes n'ont plus la cote (rires généralisés) - que nous devons mettre en exergue, ce goût sucré que nos compatriotes aiment tant, il faut attirer leur attention là dessus et mettre ensuite la couleur en corrélation avec celle du soleil. Il faut qu'en la consommant ils aient l'impression de revenir à la têtée initiale. Vous comprenez ?" (hochements de tête)
Et tous de prendre des notes et de se mettre en condition avant le lancement de cette nouvelle solanacée. Lui, dans cette ruche, était le "local executive manager" qui, en fonction du principe "pensez globalement, agissez localement", traduisait en californien la campagne nationale de "Yellow Row" et comme ces tomates étaient produites dans la vallée de San José toute proche par le puissant lobby des coopérateurs agricoles de la Baie de San Francisco c'était particulièrement important pour la suite de sa carrière au sein de l'agence.
L'image du saxophoniste s'estompa et c'est avec appétit qu'il attaqua le saumon beurre blanc que sa femme avait préparé et servi avec un Chardonnay.

Avant de s'endormir il fit, comme tous les vendredis (le samedi matin il se levaient plus tard), des avances tactiles à son épouse qui, après les protestations d'usage, se laissa renverser sous  lui et fit entendre comme un petit gloussement de satisfaction quand il se retira une fois son plaisir épanché.
Deux heures du matin le vit près du frigo se servir d'une cuisse de poulet avec un grand verre de soja. Sa main tremblait pendant qu'il remplissait le verre et s'il avait pu se voir dans un miroir il aurait été effrayé par sa mine défaite. Durant son sommeil c'était David et tous les autres de la bande qui avaient envahi son esprit et s'y étaient installés comme s'ils étaient chez eux et lui savait bien que c'était leur droit le plus absolu qu'ils exerçaient en reprenant cette place dont ils les avaient si vite chassés.
La cuisse de poulet apaisa sa faim mais pas l'angoisse qui, insidieuse et perverse s'était installée dans tout son être.  Malgré le silence nocturne il était sûr d'entendre un saxophone ténor jouer des arpèges en sourdine.
Il prit un des ces somnifères dont Joan se gavait parfois et regagna le lit conjugal.

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C'est assez déprimé qu'il revint chez lui le lendemain sur le coup de dix-sept heures. Il avait pêché une truite malingre après en avoir raté plus d'une demi-douzaine. La pêche n'avait pas réussi à le calmer ni à chasser cette peur maligne qui s'était incrustée et minait ses pensées.
Il avait mal à la tête, cette tête dans laquelle depuis son réveil bourdonnait un saxophone ténor.
"Où as-tu rangé mon saxophone ?" demanda-t-il à Joan.
"Dans la remise, pourquoi tu veux en jouer à nouveau ?"
"Non, j'aimerais que tu l'apportes lundi à l'YMCA, il n'a plus rien à faire ici !"
"Tu m'as toujours dit que tu t'y remettrais un jour… mais bon, comme tu veux…à propos, j'aimerais que tu ailles chercher Michelle chez sa copine Deborah, tu sais celle qui habite à Bay street".
"Mais il faudra que je passe à pied par Fisherman's Wharf !"
"Et alors, tu l'as déjà fait, non ?" lui rétorqua Joan souriante devant son air un peu hébété.
Durant le trajet en voiture les ombres du passé se succédèrent, une à une, dans un défilé couleur noir et blanc rythmé par une musique syncopée où la plainte du saxophone se détachait menaçante, comme peut l'être l'index d'une main.
Il les reconnaissait toutes. Celle de Patricia enveloppée dans sa longue chevelure rousse haïssant son père et l'humanité qui gravit tout autour et puis l'autre, celle de Jesse qui connaissait si bien ses textes de doctrine et le maniement des armes, Winston aussi qui jouait de la guitare et confectionnait des bombes à retardement en fumant du shit d'Afghanistan.
Elles ne lui parlaient pas, ne le menaçaient d'aucune sorte, elles se contentaient d'aller et venir et de lui adresser des sourires quasi complices un peu comme s'ils ne s'étaient jamais séparés depuis toutes ces années ! Même Patricia qu'il n'aimait pas et qui à l'époque le lui rendait volontiers semblait le saluer avec chaleur… comme le temps passe !…
Il gara la voiture à l'angle de Temple street et du Hyatt Hotel et se dirigea à pied vers la maison des parents de Deborah, de riches joailliers jouant sur le tard, aux hippies.
Au retour, sa fille muette et distante à ses côtés tant elle se souciait de ne pas se faire remarquer avec lui, il dut, c'était obligé, passer du côté où la veille il avait reconnu David jouant du saxo. Il se sentait de plus en plus nerveux et ressentit, un pressant besoin d'alcool comme il n'en avait plus connu depuis toutes ces années passées.
Il sentit son corps se raidir à l'approche de l'endroit où, hier, il avait entendu le feulement rauque du saxo mais à la place il n'y avait pas de David mais un cracheur de feu que des badauds applaudissaient à chaque fois que des flammes lui sortaient de la gorge.  En s'expulsant de son corps elles émettaient, elles aussi, un son en vrille un peu comme celui d'un saxo qu'on accorde à l'unisson.
Il respira un bon coup…et s'il avait rêvé hier ? Si la fatigue de la semaine et toutes ces réunions à la c…sur ces tomates jaunes avaient embrouillé son esprit au point de revoir David jouer sur ce quai à touristes en quémandant quelques cents misérables pour les boire une fois l'instrument rangé ? Quelle hallucination !
Le chapeau élimé traînait à terre à la même place qu'hier avec, sans doute aucun, le même dollar mis en relief…il avait rêvé, c'était sûr !
C'est de meilleure humeur qu'il rentra chez lui à la maison avec sa fille Michelle toujours aussi muette et renfermée, mais il se fichait pas mal des états d'âme de l'adolescente, il se servit aussitôt un Black and White avec ses pistaches favorites… des grecques !

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A la seizième réunion John Weston fut particulièrement prolixe :
"l'important c'est que les gens réalisent qu'une tomate ne doit pas nécessairement être rouge, qu'elle peut être jaune, verte ou même noire…il y a des tomates noires comme il y a du diamant noir ou bleu ou abricot…il faut que le public soit secoué par notre campagne qu'il se rende compte que les choses ne sont pas toujours comme il l'imagine dans son confort intellectuel…après tout Mickey est peut être un obsédé sexuel (rires gras) et cendrillon une nymphomane (rires et ricanements), je crois que notre mission moderne de communicants est de faire prendre conscience au consommateur qu'il lui faut regarder derrière le rideau, c'est une ère nouvelle qui s'ouvre, l'ère de la sélection critique qui verra un consommateur réfléchir…j'ai bien dit réfléchir ! Nous l'inaugurons avec ces tomates jaunes et relèverons le défi  !"(applaudissements)
Quand la réunion fut terminée, Harold Smithson le directeur commercial lui demanda de se libérer pour le lendemain soir;  une réunion était prévu avec les producteurs de la tomate jaune de la vallée de San José durant laquelle ils leur exposeraient les derniers développements de la campagne publicitaire après quoi ils iraient tous dîner dans un restaurant sur les vieux quais.
"Va falloir qu'ils acceptent un slogan ou un autre, Weston est convaincu que le slogan idéal serait du genre "La couleur ET le goût du soleil !" et donc de décliner la campagne sur cette familiarité avec l'astre du jour. Il prendra la parole à table quand ces péquenots auront bu tout leur saoul et je pense qu'ils sortiront de là convaincu de la justesse du slogan et de notre stratégie…"
Il connaissait ce type de mondanité, c'était, à coup sûr, la gueule de bois assurée pour le lendemain matin, les blagues salaces, l'étouffante familiarité obligée et le sentiment du devoir accompli au bout de la nuit quand les derniers clients s'éclipsent dans de petits hôtels avec les prostituées qui, dès le début de leur virée, les auraient en tête de mire.
Cela se passa comme il l'avait imaginé. Il se trouvait à table près d'un producteur de Walnut Creek, un quadragénaire massif et rougeaud qui l'entretint durant tout le repas de sa passion pour les tomates en général et la jaune en particulier et qui  l'invita à venir dans son ranch avec sa femme et sa fille - "oui, oui ! en famille ce serait tellement sympa "- ils passeraient là un excellent week-end lui dit-il  avec sa femme à lui,  Christine, et leur six enfants.
Il eut le malheur de lui avouer qu'il aimait la pêche ce qui eut le don  de le rendre encore plus sympathique à ce paysan  qui dès lors n'en finit plus de tenir le crachoir en lui vantant les ressources inépuisables des petites rivières et canaux de sa région. Au bout du dîner, une fois passé le discours de Weston qui fit adopter son slogan comme il l'entendait, l'alcool mit un terme à sa logorrhée et il dut le remettre aux bons soins d'un taximan amadoué par le pharaonique pourboire que l'agence lui accorda en échange de la remise de leur client sain et sauf dans sa chambre d'hôtel.
Il n'était pas loin de trois heures du matin quand l'envie lui prit de gagner à pied Fisherman's Wharf et de se persuader une fois de plus que David jouant du saxophone n'était qu'une hallucination passagère évanouie aujourd'hui comme une fumée de cigarette dans l'immensité du ciel.
Il y avait encore des touristes qui arpentaient les quais en bois et puis aussi des filles juchées sur de hauts talons et vêtue, mais si peu, d'une jupette moulante. L'alcool aidant il se sentait plus sûr de lui, confiant dans la capacité de son discernement et c'est d'un pas décidé qu'il pris le quai en direction du Maritime Museum.
Weston songea-t-il avait du talent, son slogan était assurément le meilleur que l'agence ait pu pondre pour cette tomate jaune qui alimentait les illusions de ses concepteurs lesquels se voyaient d'ici peu milliardaires, l'exportant aux quatre coins du monde et imposant la couleur et le goût sucré qui l'accompagne à des consommateurs reconnaissants d'une si belle et originale innovation. Il eut un sourire entendu: la première affaire c'est l'agence qui l'avait faite, ce soir le budget avait été approuvé par le client et, succès ou pas, le chèque était dans la poche de Weston.
Il en était là à savourer ses réflexions optimistes quand il s'arrêtât net; devant lui à trois mètres à peine il y avait David qui jouait du saxophone !
C'était bien lui…le même que la dernière fois…les mêmes lunettes noires….le même chapeau élimé à terre…il sentit  l'angoisse froide le tremper tout de go et lui serrer la gorge, il s'approcha sans prendre garde, sans chercher à se cacher, il voulait en avoir le cœur net… ce type avec son instrument crade qui soufflait plus qu'il ne jouait n'allait pas l'impressionner, il n'allait pas revenir dans sa vie comme ça, comme un intrus qui s'invite, un malotru qui vient à l'heure du déjeuner et vous regarde manger avec un air de reproche, non, pas de ça il ne le tolérerait pas…ce n'était pas le moment, ni l'endroit et puis il n'avait pas le droit de faire ça…ce type devait disparaître…il avait disparu !… pourquoi revenait-il ?
C'était fini toute cette histoire de Front Guaraniste de Libération…Patricia avait été acquittée et Jesse tué, David avait bénéficié d'un non lieu, il le savait, lui…un non-lieu !ça veut dire que les faits ne se sont jamais passés, qu'ils n'ont pas eu lieu, on ne peut pas le dire d'une manière plus évidente, cela ne s'est jamais passé… jamais… c'est clair non ?
Et puis qu'est-ce qu'il cherchait David à réapparaître dans sa vie alors qu'il l'avait si bien gommé, effacé, relégué dans une urne d'amnésie ? C'était un esprit maléfique, une force du mal qu'un vent mauvais déployait devant lui à la manière d'un épouvantail à moineau…mais il ne se laisserait pas faire…il verrait ce qu'il verrait…et puis les flics et le procureurs le lui avaient bien dit:  "un non-lieu, on n'en parle plus, fils ! des bêtises de gamins, de gosses de riches qui s'ennuient, comme cette Patricia…elle dira qu'elle a été enlevée et violée….qu'elle voulait pas placer ces bombes ni participer à des hold-up…qu'elle ne connaissait rien à la doctrine guaraniste du pouvoir du peuple par le peuple au terme de la lutte révolutionnaire… avec tout le fric de son père et le prestige de son nom le jury gobera tout…et puis, nous, on enterre le dossier…t'as qu'à….hein ?…t'as qu'à…"
Et il avait fait ce que les flics lui avaient demandé…c'était pour son bien, ils le lui avaient dit et puis aussi celui des autres. Toute cette histoire de révolution guaraniste c'était de la roupie de sansonnet, c'était bon pour de tout jeunes étudiants ou des filles de riches qui s'ennuient et rêvent de sensations fortes comme Patricia, mais pas pour lui ni même pour ce brave Winston qui avait disparu, lui…heureusement qu'il avait eu à faire à des flics intelligents  et humanistes avec ça… des types qui, en somme, comme ils le lui avaient dit, voulaient amender… c'est ça, amender… ne pas venger mais remettre du bon côté.. alors, il avait fait ce qu'ils lui avaient dit de faire.. et c'était pas sa faute si Jesse n'avait pas compris...quant à Winston il s'était sans doute barré en Amérique latine… c'est ça, l'Amérique latine…il avait toujours aimé… même qu'il apprenait l'espagnol quand il ne confectionnait pas des bombes.
Et puis cette pimbêche de Patricia qui avait raconté aux flics que Jesse l'avait enlevée et violée…alors qu'elle couchait avec toute la bande…et pas seulement un à un…quelle mascarade son procès !… à se tordre de rires devant son air de petite fille sage qui revient d'un voyage en barbarie…les caméras des banques étaient pourtant formelles se permettaient de souligner quelques journalistes que le père n'avait pas arrosés: c’est elle qui donnait des ordres durant les hold-up et tenait les employés en respect… pas du tout le comportement d'une pauvre fille terrorisée que l'on force à braquer… une vraie passionaria cette Patricia…c'était clair comme de l'eau de roche…mais bon, tout est à vendre, les journalistes et la reine d'Angleterre avec !
Il se trouvait à présent à trois mètres du musicien qui tourna la tête de son côté…il avait du être dérangé dans son improvisation par son approche un peu bruyante, des passants le regardaient l'air interloqué, ils devaient penser avoir à faire à un ivrogne…un de plus qui a l'alcool agressif et qui n'aime pas le free jazz…, certains s'interposaient déjà entre lui et le musicien et un autre prit son téléphone cellulaire pour appeler la police.
Le musicien cessa de souffler dans l'instrument, retira ses lunettes et le fixa de ses yeux gris et morts…il était aveugle…mais il sentit son regard éteint le transpercer comme la plus aiguisée des lames…
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Quand il se réveilla, il était chez lui, le soleil était déjà haut dans le ciel.  Il avait l'impression que dans sa tête un clou s'enfonçait millimètre par millimètre et y creusait un trou. Il avait la gorge sèche, la bouche pâteuse et le souffle court.  A son chevet Joan lisait un magazine.
"Qu'est-ce qui t'a pris de boire comme ça hier ?" lui dit-elle sur un ton de reproche.
"Tu te rends compte que tu t'es retrouvé chez les flics qui t'ont ramené dans cet état jusqu'ici ?
Weston n était pas trop content, il y avait une réunion importante ce matin pour mettre en place la stratégie de communication et j'ai compris qu'il n'appréciait pas ton absence…c'est pas sérieux à ton âge toute cette histoire et puis - elle s'arrêta un instant pour se servir une tasse de thé - pourquoi t'en es-tu pris à cet inoffensif cracheur de feu sur Fisherman's Wharf ?
Un aveugle en plus !"
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre et quitta la pièce. Il se rendormit aussitôt.
Une ou deux heures après elle revint lui servir une tasse de verveine. Son mal de tête s'était estompé mais il se sentait épuisé…au bout du rouleau.
Elle le regarda en souriant et lui dit:
"Je suis allée à l'YMCA, hier, pour leur donner ton saxophone, mais figures-toi qu'ils n'en ont pas voulu !"
"…?"
"Ils ont appelé un type qui avait un bec sur lui, il l'a essayé et n'a pas réussi à en sortir un son, alors ils m'ont dit que je pouvais le garder et je suis repartie avec…
j'en fais quoi ?"
Elle n'attendit pas sa réponse et continua son sermon sur le même ton protecteur et sentencieux:
"T'as eu de la chance d'être tombé sur des flics compréhensifs, ils auraient pu te coller une ivresse sur la voie publique, des menaces et une tentative de coups…tu ne le réalises vraiment pas…ils ne l'ont pas fait parce que tu n'avais pas de casier judiciaire et que t'étais connu comme un citoyen modèle ! Moi je voudrais simplement qu'à partir de maintenant tu cesses systématiquement de te verser un whisky soda le soir en rentrant…c'est comme ça, l'air de rien, que l'on devient alcoolique !"
Elle lui passa une serviette chaude sur le front,  lui sourit et conclut:
Bon, je vais pas trop me plaindre, il y a pire… mais tu devrais rester raisonnable !
N'est-ce pas, David ?"

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Samedi 8 mars 2008
Le grain de sable.

Majorque (15)

 

Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale, dents blanches, musuculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’était faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle, dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf. Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe et il pouvait contempler ses jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient pour l’inviter à danser. Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre,tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley ou se promener, solitaire, le long de la mer.
 De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes ; trop tard pour que la mince lanière lui serre encore plus la gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minute, au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche.Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il a prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

 

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Quand il se réveille, le lendemain, il remarque d’abord le lacet qui manque à l’une des chaussures montantes. Il se reproche de ne pas l’avoir remis en place avant de s’endormir. Il répare cet oubli, fait le tour de la chambre, inspecte soigneusement ses vêtements de la veille, les talons des chaussures, prend une douche et descend prendre son petit-déjeûner.
Dans la salle il ne remarque rien d’anormal sinon qu’il n’y a pas de musique. Les gens vont et viennent autour du buffet, ils ne disent pas grand-chose, mais c’est comme ça tous les matins. Ils ont faim.
Il est entouré de touristes italiens, il essaie de comprendre ce qu’ils disent mais manifestement, ils ne parlent pas de ce qu’il voudrait. Ils terminent leur petit-déjeuner, se lèvent, lui disent  Ciao ! et il répond Ciao !
Après, il se dirige à pas lents vers la réception, il passe devant le panneau qui affiche les activités du jour, un avis y est accroché : la soirée dansante de ce soir est annulée en raison de l’événement dramatique de la veille.
Il se sent comme rassuré. L’événement est « dramatique ». Il finissait par en douter.
Devant la réception il jette un oeil dans le bureau du directeur dont la porte est entrouverte. Il y a du monde dans le bureau, des hommes en costume. Il pense que ce sont des policiers. Ils parlent sans trop couvrir leur voix. Il ne comprend pas l’espagnol.
A la plage il y a moins de monde. C’est ce qu’il lui semble et que lui confirme une touriste, une Française, Suzanne, rousse trentenaire et esseulée.
Elle dit que c’est terrible ce qui s’est passé hier. Des gens ont quitté l’hotel traumatisés. D’autres sont partis se baigner ailleurs. Vous savez pas pourquoi il l’a tué, ce pauvre type ? Non je ne sais pas. Et puis pourquoi il l’a fait, il ne l’a même pas volé à ce qu’il paraît ? Non, je ne sais pas. Vous voulez pas me tenir un peu compagnie, je ne me sens pas à l’aise ? Oui, je veux bien.
Ils s’étendent sur le sable. Serviettes côte à côte. Elle parle… une vraie logorrhée. Il l’écoute moins distraitement quand elle évoque la veille. On s’est demandé pourquoi la police était dans la salle. Il n’y avait plus de musique, plus rien, on a tous été prié de rester sur place, le directeur a pris sa femme à part avec deux autres hommes. On l’a entendue pousser des cris !
On sait pas où elle est aujourd’hui. Terrible, je vous dis.
Il ne répond pas.
Je suis de Paris et vous ? De la province. Elle pouffe. On est tous des provinciaux même à Paris. Vous restez encore longtemps ? Cela ne vous angoisse pas cette histoire ? Moi, je sais pas si je vais rester. Savoir que ce type a été assassiné comme ça à quelques mètres de là où je me trouvais, cela me glace. Pas vous ? Si, moi aussi, mais pas de la même façon. De quelle façon alors ? Je sais pas, de la façon qu’un homme se glace pour ce genre de chose. Ah ! et vous croyez que c’est différent pour une femme ? Je suppose que oui, c’est une question de sensibilité. Ben oui, c’est possible ce que vous dites là, une femme doit être plus sensible à ce genre de drame, enfin, je veux dire, le ressentir autrement, non pas que les hommes le soient moins ou insensibles. C’est quoi encore votre prénom ? Il répond. Ah, c’est joli comme prénom !
sans lune





Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et décontracté.  Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vu ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup, combien ? il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas, qu’elle hésitait, que c’était pas lui au  bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime. Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand vers quinze heures il lui a demandé de le suivre au commissariat, pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite éducation et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire malgré la chaleur n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent. Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux. Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la question.  On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête. Il se raisonne, se persuade tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.

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Quand il sort,  l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche long de l’avenue qui mène à la cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un croissement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des pratiques martiales. Parades au sabre,  à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre. Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui.  Il a longuement regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite, ils ont rallumé et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le burau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations  de la pendule, il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que pour lui aussi il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.

Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.

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La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça. Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariag et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après un deuil récent.
Elle parle doucement sur un  ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi. Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et c’est alors qu’un deuxièmea surgi et en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu  depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris et m’en suis retournée. Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !

Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»

 

2.01




Ainsi donc, le mari est mort. Je l’ai appris, hier, chez la boulangère. Elle est veuve, la dame de Bouldoire, qu’elle m’a dit. Les bons commerçants sont comme ça, ils parlent et je sais les faire parler. Son mari est mort brusquement jeudi dernier. Elle a appelé les pompiers, mais ils n’ont rien pu faire. On est pas grand-chose, peuchère !
Je suis rentré lentement, dans ce petit appartement acheté quand Monique et moi avons pris notre retraite. Monique est morte il y a un an au bout d’un cancer foudroyant. Je suis resté seul avec Achille, son caniche.
Seul, pas tout-à-fait… je les savais là, à quelques encablûres. Je savais tout sur eux. Tout ou presque. Ne me résistait que ce grain de sable.
Je me demande aujourd’hui,  alors que mes cheveux sont gris et que les rides marquent mon front,  ce qui se serait passé si ce grain de sable n’avait pas enrayé la mécanique, cette nuit là aux Baléares ? Probablement qu’enivré par la brillance de mon résultat j’eusse récidivé, ce qu’il ne fallait surtout pas faire. L’acte gratuit ne vaut que par son unicité. L’acte gratuit c’est de l’art, la série devient vite crapuleuse.
Et ce grain de rien du tout s’est incrusté en moi comme un virus. Il a, petit à petit, pris possession de mon mental. A chaque fois que je croyais l’avoir oublié et que s’échafaudait un scénario nouveau, il revenait hanter mon projet. Rien n’est sûr. On se perd à se croire invulnérable. Et j’abandonnais…
Ce que je ne parvenais pas à comprendre, ce qui m’échappe aujourd’hui encore c’est pourquoi cette femme,  qui m’a reconnu dans un premier temps, s’est rétractée par la suite ?
C’est ce mystère qui m’obsède et a fait que durant plus de quarante-six ans je ne l’ai pas lâchée. J’ai vite su que de Clermont ils déménageaient à Bouldoire où ils tiendraient une boucherie. Régulièrement j’ai téléphoné, je l’entendais au téléphone me donner les horaires d’ouverture, les promotions… je savais qu’elle était vivante, qu’elle parlait, travaillait. Chaque anné, sous prétexte de prospection commerciale,  je passais par Bouldoire. Je me promenais devant la boucherie, je la voyais servir des clients ou aider son mari. Je notais la taille qui s’épaissit, les traits qui fatiguent, les cheveux qui blanchissent.
J’ai pensé à l’étrangler à son tour… mais à quoi bon ? Et puis il y avait eu ce grain de sable qui ne demandait qu’à revenir et contrer mes plans les plus parfaits. Qui sait, sans doute lui doit-elle la vie ?
Ne pas savoir ce qui a fait que j’ai pu, jusqu’aujourd’hui, vivre normalement, épouser Monique, ne pas lui faire d’enfants et lui survivre a été, disons-le franchement, un mystère quotidien.
Quand ils ont vendu la boucherie pour s’installer, à Monteux,  j’ai dit à Monique qu’il était temps que je prenne, moi aussi, ma retraite, et que rien ne valait le soleil de Provence. Nous nous sommes donc fixés à Sarrians, le village d’à côté.
Elle est veuve, je suis veuf…Allez-vous en savoir ce qui peut se tramer dans ma tête ?
Car, je vous l’avoue, ce grain de sable, pour l’extirper je ferai tout.
Absolument tout !

 

 

Par Mitso
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