Photo: Edeliades chez flickr
J'ai bien vite reconnu le quartier, avant même que ne se profile la masse sombre et uniforme de l'institut de cancérologie. Il y avait encore la petite épicerie turque où j'achetais parfois des légumes après ma visite quotidienne, et, un peu plus loin, ce magasin niché près d'un café portugais qui m'avait vendu une image de Shiva et une autre de Parvati, offertes le lendemain à son chevet, histoire de conjurer le sort. Et, flottantes autour des murs imposants de l'hôpital, toutes ces odeurs de kebab, café, bière, frites et parfums musqués contrastant furieusement avec l' asepsie générale qui vous prenait à la gorge et au nez une fois passée la porte de cet institut froid, immaculé et impersonnel.
Les odeurs sont d'excellents repères et de précieux indices pour se faire une idée des gens, de leur manière de vivre et de se comporter. Il y a des pays sans
odeur, j'en connais au moins un: le Japon. Au marché de Tokyo, par exemple, il n'y a pas d'odeurs, c'est sans doute le seul marché aux poissons du monde exempt de la moindre fragrance. Je ne sais
pas vous, mais moi cela me semble suspect, on dirait un marché d'opérette. Suspect comme un hôpital trop propre et où l’on entre sans savoir si on en sortira.
Le soir tombait et, dans la brume, des ombres se traînaient lentement vers les logements sociaux un peu en contrebas, à deux pas de la gare du Midi. Beaucoup
d'Africains et de maghrébins, suivis d'une marmaille bruyante et indisciplinée. Quelques vieux couples de Blancs rentraient dans des cafés où des chopes de bières au col impeccable passaient de
mains en mains. Dans un coin, il y avait un vieux juke-box encore bon pour le service qui, sur un rythme poussif, ahanait laborieusement une musique surannée.
Ces braves gens s'étaient arrêtés là il y a trente ou quarante ans, une fois pour toute, sans doute fatigués de l'existence. Pas de quoi leur faire un
procès.
Encore plus bas, les feux polychromes de la gare scintillaient, crevant l'obscurité de la nuit tombante, et le bruit des trains entrant et sortant marquait l'accord final de tous ces flonflons.
Dans une chambre de l'institut, au deuxième étage exactement, il y avait Dominique, étendue, aveugle, benoîtement consciente par moments, et totalement inconsciente à d'autres, cela dépendait du jour, de l'heure, et de l'état de ses méninges squattées par un crabe psychopathe.
Depuis plusieurs semaines, elle affichait un sourire placidement résigné qui ne devait plus la quitter. On avait tous l'impression, nous qui étions près d'elle, Guy, Timothée, sa mère et moi, qu'elle semblait s'excuser de nous déranger ainsi tous les jours à venir la voir, lui parler et lui donner un peu d'espoir, alors qu'elle n'en avait plus rien à cirer de cet espoir que seuls les médecins, avec une mauvaise foi stupéfiante, s'obstinaient à entretenir.
Et elle ne cessait de nous en remercier, sur le ton amène d'une gentille fillette bien éduquée.
Se battre ? Elle m'avait de suite mis au parfum, voici trois semaines à peine, alors que le résultat du diagnostic lui avait été communiqué, un peu comme le fait un tribunal au bout de son délibéré: elle ne se battrait pas. Je me suis battue quand le sein a été agressé, a-t-elle ajouté, mais aujourd'hui, je laisse passer, pas la peine de lui faire l'honneur de se rebeller, il m’indiffère ce crustacé; qu'il reste dans le coin de mon crâne bouffer ce qu'il voudra, et qu'il crève d'une indigestion, le salopard !
Puis, après un temps de réflexion: je ne vais tout de même pas mourir folle et dans les langes ?
Elle n'est pas morte folle...
Elle a eu ensuite ce sourire de Bouddha qui ne l'a quasiment plus quitté.
Faut pas m'en vouloir si je vous fausse compagnie, comme çà, sans vous avertir, avait-t-elle murmuré une semaine plus tôt, quand les premières radiothérapies la faisaient vomir toute la nuit. Je ne supporte pas de dormir avec, au pied du lit, un seau pour y déverser toute ma bile, cela n'est pas très élégant et sent mauvais. On n'a pas compris de suite à quoi elle faisait allusion, mais, quelques temps après, à l'institut, quand les infirmières nous on dit qu'elles l'avaient surprise arrachant sa perfusion, on a su que ses propos n'étaient pas en l'air.
Quand mon père est mort à quatre-vingt ans, j'ai pensé, en suivant le corbillard, que somme toute, c'était la vie que de mourir à cet âge. Mais elle ? C'est toujours un scandale quand les enfants partent et que les parents restent, se disait sa mère, Jacqueline, veuve, et qui avait déjà perdu un fils vingt ans auparavant. Et puis je pensais à Timothée, son fils, quinze ans. Au début de sa maladie, quand elle vivait encore chez elle, elle s'était sentie très mal et il avait fallu appeler une ambulance pour la conduire à l'institut. Quand elle est arrivée, Timothée et moi nous nous trouvions dans l'appartement au premier étage à regarder par la fenêtre les infirmiers qui la transportaient. L'ambulance partie, il a bondi d'un fenêtre à l'autre pour la suivre du regard. Un peu comme l'aurait fait un jeune chien au départ de son maître... Les chiens c'est très fidèle, tout le monde vous le dira...
Vous connaissez cette histoire : un moine est appelé chez un riche marchand chinois qui s'est fait construire une nouvelle maison pour lui, sa femme, ses concubines et les enfants qui vont avec.
Le marchand dit au moine qu'il va partir en voyage quelques jours et il voudrait qu'à son retour, au moment où il prendra possession de sa nouvelle demeure, il trouve un texte qui portera bonheur à toute sa maisonnée. D'accord, répond le moine. A son retour, le marchand lit: « Les grands-parents meurent, les parents meurent, les enfants meurent ». Furieux, le marchand convoque le moine et lui demande ce que ce sinistre texte veut dire. Tu m'as demandé un texte qui porte bonheur aux tiens, lui répond le moine, que veux-tu de plus sinon que meurent d'abord ceux qui doivent mourir en premier ?
Vous allez me dire qu'à l'aune de l'éternité mourir à neuf mois ou à nonante ans c'est la même chose, et vous aurez raison, mais allez expliquer cela à des parents
ou des enfants éplorés ? La logique n'est pas la voie cardiaque, comme l'aurait sûrement écrit Louis-Claude de St Martin. Les penseurs, ils pensent le nez sur le papier, et ce dernier, vous le
savez, ne connaît pas la misère. J'avais un jour discuté de tout cela avec Dominique, et, ma foi, nous avions échangé quelques considérations pertinentes sur le sujet, mais au bout d'une
demi-heure elle avait éclaté de ce rire spontané qui était sa griffe, et qui signifiait, que tout cela était bien beau mais restait du domaine de l'abstrait, et que rien ne valait une belle
promenade sous le tiède soleil hivernal. Dont acte.
Si nos conversations se terminaient souvent de cette manière, ce n'est pas que Dominique était inculte, loin de là, mais comme les vrais érudits, elle n'exhibait
pas sa culture à tout venant, tout passant. Elle se passionnait, mais avec mesure, pour les choses de l'esprit, ajoutait-elle, en souriant. Ne pas en remettre... juste la louche qu'il faut, c'est
bien meilleur, et plus digestif aussi... Gourmet pour toutes ces choses, mais pas gourmande.
Le jour de son enterrement, j'ai prononcé quelques paroles, toujours creuses en cette occasion, j'en suis parfaitement conscient. J'ai dit qu'elle cultivait la sagesse avec un « s » comme sourire. Et même deux « s », un au début, l'autre à la fin, ce qui résumait très bien son passage parmi nous.
Et je pense que c'était un peu vrai.
De Dominique, la première chose que l'on voyait d'elle, c'était le sourire. Moi, je l'ai toujours trouvé un brin triste, sans doute les suites de son cancer du sein
et de la chimio, radio et toutes les misères qui suivent comme garniture. C'est bien possible... et je regrette encore de ne pas l'avoir connue
« avant » ...
Elle connaissait les limites de son intelligence, ce qui est le signe d'une intelligence nettement au-dessus de la moyenne. Rien à voir avec ces cinglées qui, au bout d'un test dans « Elle » vous sortent, poitrine bandante et sourire venimeux: je suis d'une intelligence fulgurante...
Et puis, je crois qu'elle avait, depuis belle lurette, la prescience de sa mort prématurée, ce qui pourrait expliquer sa quête, un peu confuse, je dois bien
l'écrire, auprès de troubles psychologues, de médecins délirants, et de gourous marginaux et cupides, afin de se « connaître » un peu mieux comme elle me le disait.
Rien n'est plus passionnant que de savoir qui on est, même un tout petit peu, et certainement quand on sent la mort proche qui vous guette sournoisement dans son
coin, mais quelle découverte, m'assurait-elle, tout en râlant sur sa psychologue, une grosse madame, qui s'endormait quand, allongée sur le divan, elle lui racontait sa vie.
Tout cela, et ces chemins de traverse qu'elle empruntait procédaient sans doute d'une névrose, bien compréhensible après l'opération, la chimio, la radiothérapie et autres terreurs... ceux qui, comme moi et vous sans doute, ne sont pas passés par là, ne peuvent comprendre.
D'où mon mépris envers les autres, exhibant une honteuse bonne santé, ceux et surtout celles qui hantent les cabinets de diseurs de bonne aventure. Ces femmes auto-névrosées qui se plongent corps et âme, corps surtout ! dans les méandres bouseux de psychologies pour fête foraine, et se pâment devant des demi-instruits qui se les font au prix de ce qu'elles valent: rien !
Dans le fond, plus j'y pense, plus je réalise combien la simplicité quasi cistercienne qui émanait de sa personne recélait une richesse d'âme que l'on chercherait en vain dans bien des cénacles de bonnes pensantes.
Elle sentait, intuitivement ou non, que ces questions métaphysiques qui peuvent torturer les méninges de type dans mon genre, sont, sans doute aucun, d'un raffinement délicat, mais, qu'au bout de la course, aucune réponse ne sera vraiment satisfaisante et que, frustrant ou non, il fallait vivre avec !
D'où, ce rire qui, in fine, concluait son raisonnement. Et elle passait à autre chose, une partie de tarot par exemple.
La première fois qu'elle a parlé de moi à son fils fut pour lui dire que si j'étais gentil (ce qui est, il faut bien l'avouer, le strict minimum auquel on peut s'attendre au début d'une relation amoureuse), je n'étais pas exactement ce que l'on peut appeler un « rigolo ». C'était bien vu, mais aussi fort facile. Je ne sais pas pourquoi, mais rire pour un oui ou pour un non, je le laisse au jeunes filles affectées d'un prurit post pubère... et si c’est le propre de l'homme, je dois encore en être au stade animal, car rire n'est pas vraiment ma tasse de thé. Cela m'arrive, c'est clair, mais pas trop...il y a comme une retenue, quelque chose en moi qui me dit que ce n'est pas très distingué de s'esclaffer à propos de tout et de n'importe quoi, de jouer au « bon vivant », mais qu'il faut se tenir, se retenir même, et que rire, c'est bon pour les femmes, mais pas pour un homme, un vrai, un de ceux qui doivent regarder à l'horizon si les ennemis ne pointent pas le bout du nez pour égorger ses filles et ses compagnes. Et que, par conséquent, cela reste le propre de la femme qui, on le sait tous, avant de se « donner », rigole un bon coup...
Bref, j'étais catalogué comme un type sérieux, ce que je ne suis pas non plus.
Elle n'était pas d'accord avec le deuxième terme de la proposition (comme le dit une bonne professeure de français dans son genre). Elle trouvait que j'étais sérieux, même trop, et devant ma dénégation indignée ajoutait que j'étais sérieux, mais pas comme un Pape, non plus comme un communiste pur et dur dans le genre de son ex-mari, mais comme un fils de bourgeois torturé par ses origines disparates, voire honteuses. Et que je ferais bien de me faire analyser une fois pour toute pour me débarrasser de ces complexes qui m'empoisonnent l'âme et m'empêchent de rigoler tout mon saoul, comme le font les gens « normaux », de la famille desquels je ne suis pas.
Et puis elle trouvait aussi que j'étais trop « coincé », trop « plié » par tout un tas de préjugés hérités de mon éducation catholique, et qui m'interdisaient de goûter sans arrière-pensée à la fraîcheur et à la spontanéité qui, un peu comme une source désaltérante, émanaient de sa personne. Que je devais même considérer ces traits, que je trouvais parfaitement naturels, comme sujets à caution, ce qui faisait de moi, outre le complexé que je ne suis pas, un type quasi paranoïaque sur le plan des relations intersexuelles, si vous comprenez ce que j'essaie de vous expliquer aussi laborieusement.
Devinez donc ma tête quand, une après-midi, alors que nous étions au lit à décliner ces choses qui, entre une femme et un homme, font et procèdent de l'amour, elle me déclara sur le ton le plus détaché qui soit, qu'elle avait donné des instructions à son fils pour qu'il sonne avant d'ouvrir la porte, parce qu'elle « faisait des cumulets » en ma compagnie.
Des cumulets ! J'entends encore son rire devant ma stupéfaction. T'aurais peut-être lui dire autre chose, je sais pas, moi, par exemple que nous corrigions les devoirs de tes élèves, ou visionnions une cassette quelconque, bref, quelque chose de moins impliquant... Mais non ! elle estimait que son fils devait être au parfum que, de temps à autre, il arrivait à sa mère de « faire des cumulets », même avec un monsieur pas très rigolo comme moi.
Voilà. J'ai trouvé cette spontanéité devant les « choses » de l'amour à la fois choquante et émouvante;
C'était pas le genre de ma famille à parler de cumulets. D'ailleurs, de ces « choses » on ne parlait jamais chez moi. J'ai donc toujours cru que ma mère n'avait fait l'amour que trois fois, histoire d'avoir des enfants, et puis baste ! Pour les « choses » il y a des filles; quant aux mère qui sont toutes des « femmes bien », elles élèvent leurs enfants et, dans la cuisine, attendent leur mari. Point.
C'était pas son genre à elle... vous l'aurez compris.
A bien y réfléchir, je n'ai jamais rencontré une femme qui corresponde à ce que j'ai écrit plus haut. Pas une seule ! Ni en Europe, ni ailleurs, vous pouvez me
croire. Les femmes c'est bien plus compliqué que ce que les hommes s'imaginent, c'est de la vraie dynamite, le problème c'est que nous, les hommes, les vrais, les tatoués, nous n'en avons pas la
moindre idée, et quand nous en avons une, nous nous plantons.
Les petits garçons (et les grands aussi), veulent savoir ce qu'il y a sous les jupes des filles. Or les filles le savent. Cela leur donne une sacrée longueur
d'avance.
Et puis, des femmes, nous en avons peur, mais ne l'osons nous l'avouer, alors nous roulons des mécaniques, physiques ou intellectuelles, et nous cherchons à les
coincer une fois pour toutes afin qu'elle ne bougent plus qu'en notre direction. Bon, c'est pas gagné, la lutte est à peine engagée, je reste cependant fort optimiste; après tout, le pire ennemi
de la femme c'est l'autre femme, et tant que cela durera, le paternalisme a encore de beaux jours devant lui. Ouf !
Mais, quand même, cette spontanéité m'agaçait. Si les femmes sur ce chapitre, ô combien crucial, se mettent à prendre l'initiative et imposer leur point de vue, il ne nous reste plus à nous les hommes,(les vrais, les tatoués), qu'à plier l'échine et leur donner, tête baissée, et sans jeu de mots, des verges pour nous battre.
Il fallait cependant me rendre à l'évidence, l'absence de complexes chez Dominique n'était pas un faire-valoir. Non qu'elle ait été une espèce de « Madame sans gêne », loin de là, mais plutôt du registre: coucou, me voilà.. je vais vous donner mon point de vue, que cela vous plaise ou non.
Elle le faisait d'une manière très feutrée, pas agressive pour un sou, même si le fond était ferme.
Pour ce genre d'exercice, qui consiste à s'affirmer doucement, sans heurter personne, il faut du talent, vous en conviendrez tous, et elle excellait dans ce genre.
Le hic, c'est qu'elle était trop gentille. Elle avait horreur de s'en prendre de front aux gens et à leurs idées. Elle estimait que même chez la pire crapule il y avait toujours des côtés positifs à trouver et qu'il ne fallait retenir que ceux-là. Vous aurez compris que ce n'était pas du tout mon point de vue, que j'étais plutôt de la tendance adverse. La phrase de Céline: faire confiance aux hommes c'est déjà se tuer un peu, manifestement, elle ne l'avait pas lue, et j'avais beau la lui mettre en tête, elle s'obstinait à l'oublier en deux temps trois mouvements.
C'était même un sujet de controverse entre nous. Je la taxais de naïve et m'épuisais à lui démontrer que des tas de parasites abusaient de sa gentillesse et de son hospitalité. Mais, rien n'y faisait, elle était comme ça...
Était-ce le désir quasi obsessionnel d'être aimée ? Peut-être bien, mais je me demande si elle-même pouvait répondre à cette interrogation. Aujourd'hui, je pense que c'était inné; à l'époque je ne réalisais pas qu'il existât des gens « naturellement » bons, qui ne jugent pas a priori, estiment que l'humanité vaut la peine d'être aimée et suivent ce précepte évangélique: ne pas juger afin de ne pas être jugé.
C'est Céline aussi qui a écrit que ce serait quand même plus simple si l'on pouvait distinguer, comme ça, d'un simple coup d’œil, les bons des mauvais. Avec Dominique, je l'atteste, il ne fallait pas se poser la question très longtemps. Elle était du côté des bons, pas d'hésitation là-dessus . Il n'y en a déjà pas beaucoup, et, les choses étant ce qu'elles sont, il y en aura de moins en moins, alors j'estime qu'elle aurait pu rester quand même un peu plus longtemps. Mais, que voulez-vous,
le destin a de ces caprices...
Et puis, écrire de Dominique que c'était une « bonne femme », ne passerait pas non plus. L'adjectif « bon » est déconsidéré aujourd'hui. Un « bonhomme », une « bonne femme » » passent pour des « cons »; il n'y a qu'une lettre qui change. Triste civilisation qui en arrive à ce point !
Elle n'était pas une sainte pour autant. Je me souviens qu'un jour, chez sa mère, il y eut une dispute épique parce que cette dernière avait osé dire que sa fille, durant son adolescence, avait été « difficile ». Colère de Dominique qui oppose sa conduite, quasi irréprochable d'après elle, avec celle, un peu plus agitée, de son frère décédé. J'avais trouvé que cette manière de se défendre en s'en prenant à un mort, et devant sa mère en plus, était cavalière et déplacée. Elle n'avait pas apprécié ma remarque et m'a boudé toute la nuit...
C'était elle aussi
J'ai fait la connaissance de son ex-mari au moment de son hospitalisation. Elle me l'avait présenté comme un intellectuel brillant, communiste convaincu et
historien pointu. Au début l'homme me paraissait un peu froid, distant et, comment dire... un peu amidonné. Mais à le connaître, je me suis senti des atomes crochus avec lui. Il avait aussi sa
petite idée de l'humanité et, somme toute, elle n'était pas très éloignée de la mienne.
Tous deux avaient été très amoureux l'un de l'autre, m'avait-elle raconté. Au bout de dix ans de vie commune, il se séparèrent, restèrent quasiment voisins et le
père voyait son fils deux à trois fois par semaine; bref, le genre de divorce réussi. Durant toute l'agonie de Dominique, Guy a été présent, attentif et compassionnel. Le personnel médical devait
se poser des questions sur ces hommes qui se succédaient à son chevet: la femme aux deux hommes ! Je suis sûr que cela a dû la faire rire...
Au moment de sa mort, Guy a été très affecté, je pense qu'alors Dominique et lui se sont rapprochés, et ce fut une excellente chose, Guy était plus a sa place que moi auprès d'elle.
Je veux dire, en écrivant ces derniers mots, que si ma place était « normale », celle de Guy était indispensable. Eux avaient dix ans et tant de souvenirs, moi... pas grand chose... Et un fils avec çà, ce qui n'est pas rien.
Plusieurs fois durant ces mois de galère, je me suis demandé ce que je faisais dans les couloirs de ce macabre institut dont je finissais par connaître les moindres
recoins, les visages des médecins, des infirmières, des psy et le crumble aux fruits rouges de la cafeteria..
C'était déprimant d'y aller tous les jours, de croiser des femmes sans cheveux, sans sourcils, sans poil aucun, le teint terreux, l'angoisse dans le regard. Humer
ces odeurs de pharmacie, croiser des médecins pressés, des infirmières débordées, des familles éplorées ou inconscientes, et puis se retrouver au chevet de Dominique à lui débiter des banalités
sur le temps qui passe et ne reviendra pas, mais ça, je le taisais....
Ses cheveux étaient tombés après les premières séances de radiothérapie. Restaient quelques touffes sèches et rêches de ci, de là. Alors qu'elle se trouvait chez elle une fin de semaine, je lui ai rasé le crâne. Timothée et un de ses amis avaient été priés de rester dans leur chambre et de n'en sortir sous aucun prétexte. C'était la première fois de ma vie, vous vous en doutez, que je transformais une femme en nonne bouddhiste. Je ne vous souhaite pas cet office et vous assure que je ne le remplirai plus jamais.
A la fin, elle ne pouvait plus se nourrir seule, il fallait le faire au bout d'une cuillère, et dans les derniers jours, le corps ne répondait même plus.
C'était au moment des soins palliatifs. Les médecins nous avaient dit qu'elle vivrait confortablement jusqu'à sa mort. Je ne sais pas ce qu'il entendaient par « confortablement », mais je trouvais que c'était vite dit. Si cette notion de confort, pour eux, passe par des doses de plus en plus massives de morphine, de cortisone, en plus de compassionnels massages et paroles rassurantes, ce n'était pas grand chose. Palliatif, somme toute, était un terme bien choisi.
Ne nous leurrons cependant pas. La mort est notre lot à tous, même si nous ne voulons pas le savoir. C'est significatif de décadence quand une civilisation, comme la nôtre, met la mort entre parenthèses. Faire ainsi, c'est, de même, mettre la vie entre parenthèses, et cette dernière vaut mieux que ça. On est loin, avouons-le, des Anciens qui préféraient mourir plutôt que de se parjurer, d'un Socrate, des Thermopyles, de ces guerriers qui se font sauter dans leur citadelle pour ne pas tomber entre des mains ennemies. Aujourd'hui, les gens font profil bas devant la mort, ils se scotchent devant leur téléviseur, rigolent de blagues de mauvais goût, suivent, sans rien dire, ceux qui leur disent de les suivre, et meurent inconscients sans même avoir vécu heureux. C'est cela qui me révolte: ils ne vivent pas ! Ce sont des morts vivants, des zombies, des ombres flasques qui vont et viennent au gré du temps qui passe, les fige, et les rattrape quoiqu'il en pensent... s'ils pensent encore.
Bien sûr, c'est très facile d'écrire tout cela. Je ne me suis pas battu aux Thermopyles, et le jour où la Parque me convoquera, je ne sais pas quelle tête je tirerai... et si j'étais comme les autres ?
Dominique ne partageait pas mon pessimisme. Elle trouvais que j'exagérais, que mon portrait de la société humaine était caricatural, qu'en analysant avec soin et indulgence, on trouverait bien des circonstances atténuantes à une humanité qui, on l'oublie trop souvent, n'avait pas demandé à être là, et que, par conséquent, il fallait bien vivre et laisser vivre.
Il y avait en elle une spontanéité rare, elle n'était pas du tout cristallisée. Les idées nouvelles, les options de vie les plus audacieuses, elle les acceptait à priori. Sa vie, au contraire de bien d'autres, elle l'assumait sans regrets, sans nostalgie névrotique et sans ressentiments. Elle suivait des principes simples, généreux et altruistes, auxquels elle tenait, mais sans agressivité, sans exclusive quelconque. On pouvait lui parler de tout, elle était d'accord ou non, mais cela n'affectait en rien ses sentiments envers vous. Tout le contraire de ces gens qui, à partir d'une certaine maturité s'enferment dans leurs convictions, n'en bougent pas d'un iota et dont le regard ne perçoit plus rien du monde qui les entoure. Elle se sentait citoyenne d'un monde ouvert à tous, un monde qu'il fallait partager avec générosité, sans arrière-pensées. C'était sa recette, simple, ouverte et aimante.
Le 22 juin 2006, je rentre dans sa chambre, elle est assise sur le lit, ce qui n'était plus arrivé depuis longtemps. Elle m'entend pousser la porte et me dit d'une voix claire et décidée: je ne peux rester ainsi... je ne vois plus, jamais je ne guérirai... j'ai demandé au médecin de venir.
Les cheveux n'ont pas repoussé, le crâne reste nu et couronné d'une fine ombre grise, la peau est blanche et mate. Elle a un côté pathétique.
Je fus un peu interloqué, c'était bien la première fois, depuis des semaines, qu'elle paraissait aussi lucide. J'ai mis ce sursaut sur le compte de la cortisone à dose méga qu'ils lui administraient et gonflait son visage. Je n'ai pas répondu, ou quelque chose de parfaitement insipide, du genre: bon, on verra ce que le médecin dira...
Mais elle a insisté: je veux partir, faut pas m'en vouloir, mais là, c'est plus à faire et encore moins à vivre.
Le docteur, une femme, est venue me trouver après la consultation. Elle veut s'en aller, m'a-t-elle dit, je l'ai informée des procédures à suivre pour une euthanasie, cela prendra cinq à six semaines. Elle réfléchira, a-t-elle ajouté, puis: je sens bien qu'elle est désespérée, mais l'instinct est là, encore très fort, ce n'est pas facile à prendre un décision pareille, même dans son cas.
Alors j'ai demandé à ce médecin combien de temps encore il lui restait à vivre. C'était la deuxième fois que je posais cette question; la première ce fut devant un aréopage de médecins, psychologues et infirmières qui nous avaient convoqués, Guy et moi, pour nous signifier avec toute la délicatesse requise dans ces moments, que pour Dominique, il n'y avait plus rien à faire, sinon terminer « confortablement » (le revoilà, une fois de plus, ce « confortablement !) ce qui lui restait de vie.
Nous nous en doutions, et, sans demander d'autres explications, avons posé la question qui nous brûlait les lèvres: combien de temps ?
A ce moment, j'ai eu l'impression que nos auditeurs étaient comme dépassés. Manifestement, ils ne s'attendaient pas à ce que nous la posions aussi vite, cette question. Je suppose que les proches du mourant leur demandent toujours pourquoi il ne peuvent le guérir, pourquoi les traitements n'ont pas donné de résultats, pourquoi ci et pourquoi ça.
Et là, de suite, nous en arrivons à l'essentiel, ce qui les déstabilise et les amène à nous balbutier quelques réponses vagues du type: on ne peut rien dire, pensez-donc... il y a parfois des rémissions, on ne sait jamais... avec séquelles ? Euh, oui !...avec des séquelles...mais on ne peut vraiment se prononcer, c'est délicat, vous savez....
Non, on ne sait pas.
Mais ce jour là, le 22 juin 2006, cette doctoresse n'a pas tourné autour du pot.
Deux, trois mois maximum.
Merci !
L'instinct de vie ! C'est fou, quand on y pense, la force de ce désir qui pousse le plus démuni des hommes à rester encore vivant, fut-ce dans le pire des cachots où l'espoir est banni.
Il y a des penseurs qui écrivent doctement sur l'illusion de la matérialité; la réalité ne serait qu'un songe trompeur d'après eux, « maya » comme disent les bouddhistes. Moi, je veux bien, mais quand j'ai mal aux dents, « maya » ou pas, je sens la douleur...et quand le bonheur surgit, cela arrive aussi, je suis transporté, comme tout un chacun. Alors, songe ou pas, la vie vaut la peine d'être vécue pour autant que la balance entre les bons et les mauvais moment s'équilibre, ne fut-ce qu'un peu, le temps d'une illusion....
Mais là, avec Dominique gisante, ne percevant de son environnement qu'un halo furtif, le cerveau parfois embué et la douleur masquée par la morphine, on ne pouvait plus parler de balance, mais de naufrage total.
Ce jour là, elle a compris qu'il fallait lâcher tout espoir, que la fin était proche et qu'elle voulait fixer elle-même, comme une grande, la date de son départ.
Quelques temps auparavant, je lui avais demandé où elle irait après sa mort, et elle m'avait donné, sans plus, l'adresse du cimetière... Elle ne croyait pas qu'après la vie terrestre une autre puisse accueillir son âme à laquelle elle n'accordait aucun crédit. C'est dommage, lui avais-je répondu, rien n'est plus consolant que de savoir que de vertes vallées et des ruisseaux clairs vous attendent le long de chemins ombragés où l'on se promènera sereinement pour l'éternité. Cela l'avait fait rire, c'était toujours ça...
Elle ne croyait pas en Dieu. La foi est une grâce, comme on me l'avait appris au catéchisme, une folie comme l'écrit, avec une prescience psychologique stupéfiante Saint Paul, une humble conformité à la volonté divine d'après mon ami Ali, musulman et humaniste, ce qui n'est pas contradictoire.
Comme beaucoup d'incroyants, elle réagissait avec indignation aux abus des institutions religieuses, à leur dogmatisme primaire, à leur propension à vouloir régir notre vie de chaque instants, surtout ces instants intimes qui n'appartiennent qu'à l'homme qui rencontre une femme. Elles se sont confinées dans notre chambre à coucher, quelle erreur !
Elles ne réalisent pas, ou plus, que nous sommes, nous les hommes, les créatures indispensables d'un Créateur. Vous imaginez un Créateur sans créatures ? Ce serait on ne peut plus antinomique, et cette absence ferait de ce dernier une pure illusion. Nous avons, Lui et nous, besoin l'un de l'autre. Nous pour y trouver notre compte éternel, et Lui pour justifier Sa création. Ce n'est pas, je le concède volontiers, de la théologie de haut niveau, mais je ne crois pas que cela soit dénué d'un bon sens élémentaire qui n'est pas, je l'avoue aussi, ma marque de fabrique de tous les jours.
Je ne l'ai pas entretenue de ces considérations qui, manifestement, ne la concernait plus. Je suis toujours très circonspect, voire étonné, de voir des gens mourir sans se poser de questions sur leur au-delà ; il y a une forme de courage ou de lucidité dans cette attitude qui m'interpelle.
A son enterrement, je me souviens avoir dit qu'à l'heure où je lui parlais, elle était auprès des dieux, tenait leur secrétariat et les tutoyait. C'était tout-à-fait son genre !
Elle devait déjà y songer...
Les indiens Pueblos, dans l'état du Nouveau Mexique, vénèrent le soleil. Ils croient qu'au crépuscule venu, leur dieu doit traverser les ténèbres de la nuit et que, tout dieu qu'il est, il a besoin des hommes pour l'aider dans cette épreuve et renaître à l'aube. C'est pas merveilleux cette croyance ? Voilà des créatures dont le Créateur a besoin pour survivre. Quelle sublime forme de coopération !
Si j'avais raconté tout cela à Dominique, nul doute qu'elle aurait envisagé autrement son au-delà et son rapport avec Dieu. Mais bon, il n'est sans doute pas trop tard et comme je sais qu'elle me lit là où elle est, elle réfléchira, posément, comme elle le faisait toujours, et qui sait ?
Son enterrement, pour être franc, je ne l'ai pas trouvé très émouvant. Il y avait plus de deux cents personnes, ce qui est beaucoup, et même exceptionnel pour un mois de juillet qui voit les enseignants éparpillés dans la nature. On y a tenu toutes sortes de discours desquels je n'ai retenu que celui de Guy, sobre, aimant, fait de ces phrases qui viennent du cœur et vont droit au ciel !
Me manquaient l'encens, les prières, l'orgue et les bénédictions qui s'en suivent. A bien y réfléchir, je ne pense pas que c'eut été le genre de Dominique, alors
j'ai fait avec, comme on dit.
Mais, tout ce que je raconte procède de la vision d'un vivant en pleine santé (Dieu merci !); dans quel état serais-je le jour où la Parque me montrera sa face
grimaçante, quels discours édifiants lui tiendrais-je ? Comment répondre à ces questions ? Les mourants doivent avoir leurs propres codes qui ouvrent des portes à eux seuls réservées. Un jour
viendra où j'en connaitrai le sésame, je ne suis pas pressé, vous vous en doutez.
Soyons cependant réalistes, la mort n'est-elle pas cette fin, tellement naturelle, d'une vie qui, pareille à un navire pris dans la tempête, se brise sur des récifs ? Vous vous imaginez vivre pour l'éternité, avec vos petites angoisses, vos soucis, votre mal au dos, la cataracte, la polyarthrite, la goutte et que sais-je encore ?
N'avez-vous jamais souhaité en finir une fois pour toutes avec ces petits bobos qui gâchent vos journées et vos nuits ?
Et puis, tenez-vous tellement à rester au milieu de ces demi-instruits qui croient tout savoir, ces folles de leur corps qui réduisent l'univers à un tour de poitrine, ces politiques vulgaires et corrompus, vivre parmi les exploiteurs, les sophistes, les crétins des Alpes et d'ailleurs ? Pas de quoi renouveler le contrat, avouez-le !
Imaginez-vous alors entre les pinces d'un crabe fou furieux qui vous bouffe l'intérieur de l'organisme, pollue votre sang, empoisonne le foie, détraque l'estomac,
vous flanque la mouise dans le cerveau et trouble votre vision ? La mort seule, pourra vous en délivrer penserez-vous, et comme vous aurez raison ! Elle est devenue, à ce moment-là, votre seule
alliée, l'unique arme qui mettra fin à ces douleurs cruelles qui paralysent votre corps et votre esprit.
Le prix à payer sera lourd, mais vous le débourserez heureux, conscient que lui seul vous donnera la victoire sur ce démon. La mort comme délivrance, pourquoi pas
?
L'homme est une créature consciente, ou du moins devrait l'être et s'il rend témoignage à la vie, de même il le rend à la mort. Cette dernière obligation est la
plus dure. Personnellement, je souhaiterais mourir d'un coup, sans même voir arriver la Parque. Sans lui dire un seul bonjour.
De toutes ces présentations, je me passerai volontiers, surtout que cette salope prend son temps, comme une vieille rombière dans un salon mondain qui s'attarde
pour profiter des petits fours et multiplier les conventions d'usage..
Ah ! chez Dominique, elle s'est goinfrée, la vieille, et en a remis sur les mondanités, elle devait s'y plaire, trouver Dominique particulièrement sympathique, ce
qui n'était pas faux, mais on ne lui en demandait pas tant.
Elle avait failli passer en vitesse, tout au début de son hospitalisation, quand une crise d'épilepsie l'avait conduite aux urgences. C'est là qu'elles ont fait connaissance, et que la Parque a estimé que mieux la faire en valait la peine. Elle aussi a ses préférées, ses chouchous, comme certains professeurs pour les bons élèves.
Et elle en a réchappé. Coût: quatre mois d'agonie en rab !
Aujourd'hui, c'est Noël. Le mistral est déchaîné, il fait un froid polaire, les arbres sont agressés par des rafales de vent furieux et il n'y a personne dehors, sauf quelques silhouettes pliées en deux qui se hâtent vers l'église pour la messe.
Peu de fidèles, c'est normal, la dernière avait lieu à minuit, je n'y suis pas allé, je préfère celle du 25 où se lit le prologue de l'évangile de Jean, qui nous annonce que le verbe s'est fait chair, qu'il est venu chez les siens et que les siens (comme prévu !) ne l'ont point reçu.
Et si nous étions tous, chacun à notre mesure, des incarnations du Verbe divin ? Qui ne seraient point reçues, elles aussi, par les leurs ?
Après tout, chaque homme, chaque femme peut avoir vocation à sauver le monde, on ne s'en rend pas toujours compte, sauf les parents des nouveaux né qui voient dans leur nourrisson le sauveur attendu par une humanité en détresse. Une fois à l'école, le messie en herbe est bridé. C'est la vie !
On est tous comme ça, le messie on l'attend, et quand il arrive on a tellement honte de ce que l'on est de mesquin et misérable face à lui, qu'on se dépêche de le mettre au placard, quand on ne le crucifie pas.
Dominique, elle ne l'aurait point crucifié, mais, au contraire, écouté avec ce petit regard sceptique qui était le sien, elle lui aurait posé une de ces questions
déconcertantes dont elle avait le secret, et puis j'imagine toutes sortes de scénarios possible. Par exemple, celui où, en larmes, elle déverse un parfum précieux sur les pieds du Sauveur, et les
masse de sa longue chevelure, comme le fit Marie de Magdala.
C'est possible, mais j'en préfère un autre, où elle est Marie, « celle que Jésus aimait », qui délaisse les travaux ménagers pour interroger le
Messie au grand dam de sa sœur Marthe..
Marie de Magdala, la pécheresse, c'était pas sa tasse de thé à Dominique. Les péchés, elle les assumait. Elle ne se serait jamais roulée dans la poussière pour demander pardon, non par orgueil, mais tout simplement parce qu'elle réfléchissait quand même un peu avant de les commettre et d'en assumer les conséquences. Et puis de quels péchés parlons-nous ? De ceux contre la chair ? Peccadille ! Dominique, que je sache, n'a jamais péché contre l'esprit. Qui peut en dire autant ?
Je pensais à tout cela durant l'office, pendant que le prêtre, un gentil trentenaire, déjà un peu enveloppé, d'une voix doucereuse et contrite, consacrait le pain et le vin. A part un quarteron de jeunes filles, il n'y avait pratiquement que des vieillards... l'avenir du catholicisme passe-t-il, lui aussi, par les femmes ?
Si c'est le cas, j'en connais une qui n'aurait pas fait partie des volontaires féminines, du moins, comme ça, à première vue, je ne la vois pas enfourcher un destrier et partir caracoler par monts et vaux pour la défense de la foi et la gloire du Pape.
Cette vision de Dominique, à cheval, revêtue de la cape des chevaliers d'antan me rappelle une de nos toutes premières conversations, celle où elle m'avouât être une « amazone ».
Je ne dois pas être très futé, ou peut-être avais-je la tête ailleurs ce soir là, toujours est-il que amazone , pour moi, à cet instant précis, dans le bar d'un hôtel sélect de la « capitale de l'Europe » représentait une femme à cheval, un arc dans une main, une flèche dans l'autre. Métaphore d'un esprit combattif, sur ses gardes, prêt à en découdre avec tous ceux qui ne le prendrait pas au sérieux.
J'avais oublié le détail de l'image. Le sein manquant !
Et ce n'est que quelques semaines plus tard, dans un message qu'elle m'a adressé, que j'ai compris ce qu'elle voulait dire par « amazone ».
Belle amazone, maintenant que, jamais lasse, tu galopes dans les bois parfumés que couronnent les cieux, ton arc et tes flèches doivent te sembler dérisoires, comme l'était cette précaution prise pour m'amener à t'accepter telle que tu étais, et dont tu appréhendais le moment.
Je n'ai jamais connu que ta poitrine. Tu m'en as été reconnaissante, tu me l'as dit.
Je sais que tu ne mentais jamais.
La dernière fois que cette professeure se montra en classe, j'y étais. Triste privilège, mais totalement imprévu. Elle devait animer durant deux jours un atelier d'écriture dans une ville de province. Fatiguée, prise continuellement de vertige, elle m'avait demandé de l'y conduire et de l'assister dans cette animation qui allait durer deux jours. Nous sommes donc arrivés à heure et à temps pour accueillir d'autres enseignants tenus de suivre ce stage. Tous n'étaient pas enthousiastes, loin s'en faut. La majorité avait souhaité la sophrologie, les massages ou l' aromathérapie. Alors, un atelier d'écriture, pensez ! Les plus rosses, comme d'habitude quand une des leurs préside à une réunion, furent les femmes, qui ne lui épargnèrent aucune remarque désagréable et manifestèrent leur mauvaise humeur à la manière de potaches en plein chahut, puis s'éclipsèrent, sans un mot le vendredi après déjeuner sans même la saluer. Elle n'était pas en forme, ce qui était parfaitement compréhensible, mais cette bronca de frustrées de massages ou de fragrances exotiques n'a pas contribué à lui faciliter la tâche. Cependant, toujours égale à elle-même, elle ne leur en voulut pas.
Le vendredi midi elle m'annonce que sa vision est envahie de tâches noires. Je téléphone à un ophtalmologiste qui nous recevra le lundi soir. Vers quinze heures, elle termine son atelier, remercie tous ceux qui sont restés jusqu'au bout et nous quittons cette petite ville sans regret.
Ce fut son dernier jour de classe. Non avec des élèves, qui sont ce qu'ils sont, mais avec ses pairs et ce fut, croyez moi, une sortie décevante.
C'est alors qu'un détail me révéla, une fois de plus, sa belle âme. Un petit rien, une preuve d'altruisme que peu de gens vous donnent. Je comptais passer la semaine à venir avec elle, mais un harcèlement privé quasi insupportable insistait pour que je la passe en Provence. J'avais beau refuser sur tous les tons, rien n'y faisait. Alors, elle m'a demandé de partir, elle a même insisté, afin d'aider quelqu'un qui ne souffrait pas comme elle, et qu'une fin aussi cruelle ne guettait d'aucune façon.
A la fin de la semaine suivante, elle m'annonça, depuis l'hôpital, que les examens étaient sans appel: carcinomatose méningée,
Elle a même plaisanté: tu n'as pas misé sur le bon cheval !
Voilà, c'était un cancer qui s’est propagé de son foyer initial aux tissus recouvrant le cerveau (méninges) et formant la paroi interne des cavités qui renferment les liquides cérébraux et la moelle épinière.
Ce n'est pas très fréquent. Les médecins, quand ils ont un cas sous la main, ne le lâchent plus. Ils en informent aussitôt leurs étudiants. Au moins le malade est toujours sûr de trouver quelqu'un à sa disposition. Un patient qui intéresse, maigre consolation !
Cette maladie est toujours mortelle, au mieux une rémission de maximum cinq ans peut être espérée, c'est tout.
La mort survient après un processus de dégradation: céphalées épouvantables, troubles de la vision et cécité partielle, perte graduelle des fonctions intellectuelles e tutti quanti...
Comme traitement, c'est plutôt limité: radiothérapie qui, ne sachant cibler correctement les cellules cancéreuses, fait plus de dégâts que de bien. Chimiothérapie hasardeuse et cortisone pour apaiser l'inflammation avec tous les effets secondaires que l'on devine. En fin de compte, l'omniprésente fée morphine endort tout le monde; malade, médecins, famille, proches, tous...
Et il n'y a plus qu'à attendre.
C'est facile d'écrire ces lignes des années après. Mais nous étions dans une antichambre sinistre, vivant dans le déni de l'évidence même et pris d'une schizophrénie délirante qui nous faisait, heure après heure, croire en l'impossible et, de suite après, espérer en l'inéluctable.
Mon ami, le psychiatre Thierry, avait été très clair à l' énoncé du diagnostic: ce sera pour cette année, rien d'autre à faire, sinon pleurer.
Sa chimio-thérapeute, je l'ai trouvée bizarre. Elle a accueilli la malade comme si cette dernière souffrait d'une bronchite, et lui a prescrit une radiothérapie comme un généraliste du paracétamol à un migraineux. Dans deux mois on verrait les résultats et, peut-être bien quelle pourrait reprendre le boulot, inch'Allah !
Mais elle n'avait pas la foi, c'était évident !
Et c'est comme ça que débuta la passion de Dominique.
Je n'en dirai pas plus. Ces jours, ces semaines ne m'appartiennent plus désormais, ils sont à jamais quelque part dans ma mémoire, je mourrai avec je le sais. Aujourd'hui, je les prends comme un don du ciel qui m'a fait entrevoir combien la vie est fugitive et la mort rampante. Il me fallait sans doute cela pour devenir, enfin, un homme avec un peu moins de cynisme et un peu plus de compassion. C'est l'héritage de Dominique, je le revendique et l'en remercie.
Le mardi 18 juillet 2006, j'étais chez moi, en Provence, quand sa mère m'a appelé. Dominique avait été endormie la veille, le dénouement était tout proche.
Comment cela s'est passé, je ne le sais plus très bien ?
Le médecin lui avait proposé cette solution qui consiste à la placer sous perfusion permanente de morphine à haute dose et de valium. Le patient s'endort, tout traitement à la cortisone est interrompu, et la mort a la voie libre.
Aussi simple que ça.
Et elle a dit oui. Et sa volonté fut faite.
Était-ce une forme d'euthanasie et un abandon devant l'inéluctable, une fuite vers les rives de l’ Hadès ?
Je ne crois pas qu'il faille discourir longtemps sur ce qui, somme toute, n'appartient qu'à l'intime du mourant. Dominique a choisi sa mort, c'est un luxe qu’elle méritait.
Le vendredi soir, une de ces amies, une infirmière, a vu que ce qui restait de vie quittait son corps. Il n'y avait personne d'autre. Guy, alerté, est arrivé trop tard, elle n'était déjà plus là.
Elle aimait le théâtre, elle s'était même produite sur les planches, mais sa mort elle l'a gardée pour elle, sans public ou si peu, et elle a eu raison. Il y a des rôles qui n'en sont pas !
La vie est peut-être une scène sur laquelle s'agitent désespérément des acteurs fous, mais quand la Parque arrive, autant fermer le rideau et ne pas bisser
Voilà, tout était consumé.
Elle s'en est allée tout doucement, sans nous déranger outre mesure, sans ce rire franc qui accompagnait ses congés, mais avec, j'en suis sûr, ce sourire doux et un peu triste à la fois qui était le sien la première fois que je l'ai vue.
Le même qu'elle arbore désormais en nous regardant de là-haut.
Avec elle, les moments les plus simples de l'existence, ces moments de rien du tout, par la grâce de sa présence, devenaient étincelles d'éternité.
Faire de l'évanescence du moment une étincelle d'éternité, il n'en faut pas plus pour réussir une vie.
Les années ont passé, petit à petit les choses, les gens, deviennent des ombres qui s'estompent dans un crépuscule qui n'en finit plus. Et moi aussi, je deviendrai une ombre qu'emporte le temps et les regrets qui vont avec. Je le sais, et n'ai plus peur.
Et si, un jour, on m'ouvre le cœur, on y lira son nom : Dominique.
"Il se fait tard, déjà le jour est sur son déclin, demeure parmi nous" (Luc)
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires













