pour Yoko
L’homme n’a pas répondu à la question…il avait l’air pressé…et pressé il l’était toujours…comme si le temps le traquait ….il était fébrilement et anxieusement pressé… c’est du moins ce qu’elle disait et il savait qu’elle avait raison.
Le soir venait de tomber, un soir d’hiver moche comme il y en a dans ce coin perdu où les montagnes noires écrasent les ombres de la vallée.
Une chambre d’hotel, une de plus… il en avait connu tellement… Uniformité désuète, confort critérisé et pratique. Cette chambre faisait partie de sa vie comme les autres qu’il avait connues jadis… chambres de luxe de palaces arabes ou chinois… le Prince à Tokyo mais aussi le President’s à New York et les refuges un peu crades pour commerciaux de passage.
Il aimait passer d’une catégorie à l’autre : « ne pas s’attacher ! » comme il l’avait appris dans les traités du Docteur Suzuki ; « tout considérer du même œil froid et sage que rien n’attire sinon la contemplation d’une feuille morte qu’emporte le vent… ».
Alors, allongé sur le lit, il se tint compagnie, chose éminement agréable et qu’il pratiquait sans réserve. Il aimait se poser des questions du style « As-tu aimé ce potage au gingembre et au citron ? Et ce roman…qu’en penses-tu ? » Et à chaque fois il se réjouissait de la stricte adéquation qui existait entre lui et lui-même. Parfois il se lançait dans un long discours depuis un amphithéâtre fait exprès pour lui seul et peuplé d’alter ego acquis à sa rhétorique qui l’applaudissaient sans réserve et louaient la justesse de sa pensée. Il plaignait très sincèrement ces braves gens incapables de se tenir compagnie à eux-mêmes.
Alors il n’avait pas répondu à la question de l’employé de la réception et était monté lentement à l’étage en empruntant comme à l’habitude l’escalier. Depuis longtemps il était allergique aux ascenceurs.
Et il l’attendrait… et elle viendrait, une fois de plus, quand cela lui conviendrait et il l’entendrait frapper à la porte un peu comme une élève timide frappe à celle du proviseur et il en resterait là, lui, avec ses abcès à l’âme qui crèvereaient bien un jour ou l’autre.
« Qu’est-ce qui t’as pris ? » se demanda-t-il dans la glace.
« Préfère ne pas répondre à cette question… »
« C’est indispensable ? »
« … »
« Arrête de te poser des questions, fais comme elle…vis ! »
Et il resta sur le lit essayant de se concentrer simplement sur cette tâche violette maculant le mur blanc…trop blanc de la chambre. Il ne put se résoudre à ne faire que cela et jetait de temps à autre un coup d’œil rapide sur le portable posé sur la table de nuit. Il était désespérément muet, ce portable. Sur un fauteuil, le sac en cuir synthétique noir révélait bosses et formes incongrues. Il le regardait d’un air bizarre, ce sac, comme on peut regarder un intrus qui fait irruption dans une pièce et qui vous signifie obscènement que, chez vous, il est chez lui.
Il revit alors la petite route sinueuse à flanc de montagne le long du lac. Cette petite route, une nuit sombre de juin. Elle connaissait ce pays, c’était devenu le sien. Elle conduisait la voiture sans rien dire et lui aussi ne disait rien. Il sentait confusément que quelque chose allait se produire et que le scénario elle l’avait, elle, en tête et que tout se déroulerait comme elle l’avait prévu.
Et ils s’étaient retrouvés dans cette chambre d’hotel et puis ils s’étaient connu…il avait tout vu dans la prunelle de son œil et n’aurait pu ni voulu s’en soustraire. C’est cette froide détermination qu’il décelait en elle qui, tout à la fois, le troublait et l’effrayait.
Et puis son regard !. Un regard complice et juge à la fois. Détaché. Elle jouait en virtuose du chromatisme de son regard. Elle le savait. C’était le pêcheur ferrant le poisson, le chasseur aux aguets et quelque chose de plus et d’indéfinissable qui ajoutait à son malaise.
Il ne s’était pas trompé. Elle s’est retrouvée dans sa chambre cette nuit là et aujourd’hui il l’attendait dans une autre et l’attendrait sans doute par après et comme ça encore longtemps.
Et elle viendrait, elle, altière, réservée avec ce sourire pâle qui creusait ses fosettes et imprimait une connivente brillance dans ses yeux.
Et même l’étreinte serait dans la réserve, comme ses mots, comme son absence de confidences. Elle laisserait ses mains parcourir son corps, centimètre par
centimètre et écouterait, les yeux clos et sans répondre à tout ce qu’il pourrait lui dire… comme si c’était, depuis toujours, un dû, un privilège !
Après ils s’endormiraient l’un à côté de l’autre. Comme des étrangers intimes… c’était ce qu’ils étaient, après tout, des étrangers intimes ! Ils devaient encore se découvrir et lui pensait que ce serait la chose la plus exaltante qu’il leur resterait à faire : se dé-couvrir… chercher derrière la phrase, le mot, le sourire, le regard, l’absence de regard ce qui n’était pas chez elle et son contraire.
Ils restaient donc étrangers. Ils ne vivaient pas dans le même pays, ne parlaient pas la même langue, obéissaient, l’un et l’autre à des codes connus réservés mais il y avait quelque chose de commun et d’incommunicable à la fois qui dictait cette chorégraphie sans règles qui les mouvait.
La télévision était muette et le ciel s’assombrissait de plus en plus, la pluie ne tarderait pas et cela lui flanquait le cafard, un spleen qu’il connaissait particulièrement bien, celui qui l’accueillait certains jours blafards quand le miroir lui rappellait froidement son âge.
Il détaillait alors ses rides, les cheveux qui s’en allaient ailleurs emportés par les borborygmes du lavabo et tous ces petits détails de rien du tout faits de courbatures, de manies incrustées sournoisement au fil du temps qui passe et il ne voulait plus bouger et il pestait sur lui, sur les autres et sur la vie qui passe et écrase les vivants comme un promeneur distrait les pâquerettes.
Ses souvenirs l’emportaient vers un ailleurs déjà détaché de lui et qui avait changé avec le temps et même tellement qu’il ne le reconnaissait plus.
Il s’en était rendu compte récemment chez Blandine quand elle l’avait reçu chez elle dans son nouvel appartement. Toute gentille et avenante maîtresse de maison. Elle avait les cheveux tout gris ce qui ne l’avait même pas frappé tant elle les portait avec naturel. Elle lui montrait ses récentes acquisitions, une toile de Kickburck, le tapis Kilim acheté à Londres et les petits couteaux japonais au manche vernis. Lui ne l’écoutait pas détailler d’une voix un peu trop juvénile son dernier inventaire, il regardait le gris de ses cheveux… pas un gris bleu comme les vieilles qui se teignent, un gris clair, une couleur qui s’offre, s’exhibe eti pose un homme comme un femme et lui ne savait plus quoi dire, alors il l’a regardée elle et sa taille toujours fine, ses jambes élancées gainées de bas à résille et il s’est demandé… ou plutôt, il ne s’est rien demandé du tout… rêver au mieux… il n’en voulait pas plus au terme de trente années de souvenirs.
Il n’en revenait pas ! Trente ans ! Il s’était attaché à elle il y a plus de trente ans ! Et il y avait encore cette pointe de nostalgie amère quand elle lui ouvrait la porte en souriant un peu gauche et il croyait l’entendre dire : « tu es rentré tard ce soir, je m’inquiétais ! … le repas est pratiquement prêt !... » et lui de prendre sa place et ils discuteraient de tout et de rien et des gens qui leur plaisaient et des autres qui ne leur plaisaient pas et ils étaitent toujours d’accord. C’était bien ça le drame ; ils étaient toujours d’accord et à la longue ça lasse !
Il ne pouvait s’empêcher de fixer son nez, il savait qu’elle l’avait corrigé voici vingt ans et il se demandait comment cela se présentait après toutes ces
années… A l’époque elle était obsédée par la trace de la cicatrice cachée dans le repli des narines, petite ligne
claire quasi confidentielle et il s’était moqué d’elle. Il n’avait pas très bien compris pourquoi elle s’était fait refaire le nez qu’elle avait petit, coquin et un peu asymétrique. Lui le
trouvait sympathique, son nez . Touchant comme une coquetterie dans l’œil d’une jolie fille. Elle n’aimait pas qu’il lui parle de cela et pleurait parfois dans ses bras et lui se sentait
misérable, un peu nul et méprisable et il voulait fuir ces pleurs qui s’échappaient de sa poitrine, ne
plus entendre ces reproches adressés en sanglotant. Il voulait se réfugier dans un verre d’alcool pour oublier ce
qu’elle avait dit et sa déception à elle qu’il ne soit pas à la hauteur.
Ne pas être à la hauteur ! Son père, le premier, le lui avait fait remarquer : il n’était pas à la hauteur ! Ni de ses ambitions à lui, son père, ni de celles qu’aurait dû normalement cultiver un jeune homme doué dans son genre. Le genre que lui prêtait son père, bien sûr ! Ce n’était pas le sien, mais cela n’avait aucune importance. Lui ne songeait qu’à se retirer dans sa chambre, écouter un air de jazz sur l’électrophone et vider, en suisse, un verre d’alcool. Rien de plus. Et de détester la propension de son père à le considérer comme une chose qui doit fonctionner, une chose qui serait sur une ligne de départ et qui, bien programmée, arriverait au but en produisant le résultat escompté. Un retour sur investissement en quelque sorte. Seulement voilà, il n’était qu’un investissement stérile, totalement négatif, le genre de placement que l’on oublie une fois retiré du portefeuille.
Il traînait derrière lui l’impression désagréable d’être celui par qui la déception arrive. Déception pour son père, déception pour Blandine qui l’avait plaqué un beau jour, comme ça, en deux temps et trois mouvements sans qu’il ait pu se retourner sans même analyser le pourquoi de ce qui lui arrivait.
Il avait alors rêvé de se retrouver en cour d’Assises jugé pour avoir tué son père. Il aurait plaidé et avec quelle fougue sa propre cause ! Les jurés sous le charme de son talent oratoire l’auraient acquitté sous les acclamations du public et Blandine, les larmes aux yeux, lui aurait demandé pardon !
Mais il n’y avait rien eu de tout cela même si le couteau pour tuer le père était toujours crispé dans sa main. Et puis pourquoi ? Il y a des morts qui restent vivants, ils le savait lui.
« Il faut taire le ressentiment, pratiquer la compassion, ceux qui vous font mal après tout, expriment d’abord leur propres malheurs. »
C’était encore Suzuki qui le taraudait. Il avait envie de lui dire de laisser tomber ses préceptes moralisateurs, de déclarer la morale au delà de l’entendement des humains… lui aussi, Suzuki, n’était qu’un petit bourgeois épris de respectabilité, un gourou besogneux, même pas escroc tout juste nul… comme lui !
Il allongea les jambes sur le lit, cala confortablement la tête sur l’oreiller et attendit la prochaine question :
« toujours le même parfum, n’est-ce pas ? celui qui va et s’en revient, toujours le même qui traîne derrière lui la nostalgie d’une vie émiettée un peu par ci, un peu par là, le tout sans consistance, une vie qui n’en valait pas la peine de jouer avec les ombres fuyantes du regret… »
« … »
Ils s’étaient donné rendez-vous dans un hôtel près d’un lac. Encore un lac, toujours cette constance de l’eau entre eux. Comme ce restaurant qu’elle allait lui faire découvrir quelques temps après sur la rive. C’était leur deuxième rencontre et il était heureux de la revoir après cette première impression d’inachevé, cette nuit improvisée passée avec elle dans ce motel anonyme au bord de la route sinueuse. Le matin, il avait été soulagé de la voir partir sans même prendre de petit déjeuner, sans un au-revoir brouillé autour d’une tasse de café.
Elle connaissait l’hôtel, lui pas. Il y avait des embouteillages ce jour là et il perdait du temps.
Il eut alors peur d’arriver en retard, de trouver sa réservation annulée et cela le rendit nerveux, tellement nerveux que c’est pratiquement excédé qu’il se présenta à la réception.
Après, au calme et seul dans la chambre, il se demanda ce qui qui était arrivé et pourquoi ce n’était pas ce détail de la rencontre qui le troublait mais la rencontre elle-même.
Quand elle rentra, ce fut d’abord le parfum qu’il reconnu, le même que celui dans lequel, depuis tant d’années, baignait ce bonheur qui le fuyait à chaque fois qu’il s’en approchait.
Fut-elle singulière ce soir là et la nuit qui suivit ?. Il ne peut toujours pas répondre à cette interrogation … il n’est sûr que d’une chose : ce jeu de sable mouvant dans lequel il allait, vollens nollens, se complaire c’est ce jour là qu’il s’est incrusté dans sa vie. Ce sable dans lequel il allait s’enfoncer pour mieux s’extirper l’instant d’après… trouble félicité dans laquelle il n’avait, faute de choix, qu’à se couler sans rien dire.
Et puis il y avait ses mots, ses phrases dont il ne cessait d‘analyser la moindre diphtongue ; pourquoi s’obstinait-elle à ne parler que par bribes de mots et silences confondus, mélangés à son regard, à sa manière de rajuster une mèche ou de croiser les jambes. Ne pouvait-elle pas parler comme toutes les autres, comme Blandine par exemple ?
Mais c’eut été trop simple, trop vulgaire même, il fallait qu’elle lui donne inconsciemment ou pas l’occasion d’inaugurer cette nouvelle sémantique et de s’y perdre… de la retrouver… et de s’y reperdre à nouveau. Elle ne voulait pas de ces mots bradés, ressassés, passés par toutes les compromissions, elle voulait des mots vierges, elle souhaitait – mais le réalisait-elle vraiment ? – un langage neuf, un verbe nouveau, un codex ésotérique dont elle seule posséderait la clé.
Mais c’était tout faux… ils se l’inventait cette histoire de codex … ce soir il le savait ! Il en était presque heureux, c’était un joug dont il s’était
libéré.
Parfois il se demandait s’il n’aurait pas mieux valu qu’il ne s’énerve pas ce fameux soir et qu’à l’hôtel la réservation ait été annulée ou qu’elle l’aurait appelé en dernière minute pour lui dire qu’elle n’était pas disponible avant quelques semaines ou quelques mois et qu’elle était désolée… Seulement la chambre était bien là, spacieuse avec vue sur les montagnes et le lit avait accueilli leurs corps qui s’était entremêlés comme s’ils n’avaient fait que cela depuis la genèse de tous les temps.
Il serait alors reparti… mais où ? Ah ! Il savait bien que c’eut été du côté de ces eaux saumâtres qui l’attiraient comme des sirènes lubriques et dans lesquelles il se noierait lentement, flottant pareil à un déchet végétal entre le fond et la surface jusqu’à ce qu’il soit rejeté et déposé comme un macabre épouvantail démembré sur la rive.
Et il y aurait eu son enterrement…les mines désolées, les chuchotements entendus :
« Il s’est suicidé, le pauvre, et pourquoi donc ?.. et par noyade avec ça… comme s’il n’y avait rien d’autre pour en finir. Lui qui avait de si beaux enfants ! Allez vous donc savoir ce qui se passe dans la tête des gens… »
« Ben, vous savez, ça a toujours été un drôle de type…gentil, c’est pas ça…mais nerveux…terriblement nerveux….et imprévisible avec ça… je dirai même pathologiquement nerveux… mais, tout de même, quel malheur !….surtout pour ses gosses… et puis, vous trouvez pas ça un petit peu égoïste, vous ? C’est facile de partir et de laisser les autres se débrouiller après… moi, à sa place… »
Et Blandine ? Elle serait venue Blandine ? Il l’imaginait un peu grave et austère à côté de ses fils, pas loin de Béatrice et de ses enfants à elle. Deux femmes côte à côte. Des femmes qu’il avait fécondées avec tant de plaisir et d’inconscience !
« C’est sa première femme, celle là ? Oui ?... Mais c’est qu’il a toujours eu bon goût ! »
Mais serait-elle seulement venue, Blandine ? Non ! Elle aurait eu un mot pour Béatrice et puis c’est tout. Un mot gentil, rédigé après cette réflexion mûre et prudente qu’elle privilégiait. Un mot assorti d’une invitation du style : « Venez quand vous le voulez, ma porte vous est toujours ouverte. »
C’était cela qui les avait séparé, Blandine et lui : elle avait appris à vivre sa vie à elle. Elle se l’était construite en mettant l’autre entre parenthèse. L’autre qui vous bouffe tous les jours du réveil au coucher, ces maris, ces enfants , les amis qui deviennent encombrants et les amants qui se croient indispensables. Elle avait plié sa vie à l’aune de son vouloir. Ce n’était pas bête et autrement plus confortable ! Il fallait même avoir la force de la vivre, cette vie. C’était nettement mieux que lui qui, à force de se demander ce qu’était la vie, n’avait trouvé que la mort.
Et elle, serait-elle venue ? Il l’imaginait quelque part au fond de la pièce où l’un de ses si chers amis serait venu prononcer un discours de circontance :
« Il vivra toujours dans nos coeurs et son souvenir restera impérissable dans nos mémoires comme son sens aigu de l’humour et sa passion pour le Zimbabwe ! »
Qu’aurait-elle dit et pensé à cet instant ? Sans doute rien… elle aurait –peut-être, ce n’était pas sûr- essuyé une larme au bout de sa paupière soulignée de bleu… mais il rêvait là tout mort qu’il était. Elle ne serait pas venue… il le savait bien… elle n’avait rien à faire à son enterrement. Il y aurait son parfum et ce serait bien tout. Un parfum venu en cachette, comme un sans papier ordinaire et dont l’arôme flotterait, triomphant, sur toute la pièce et jusque dans son cercueil.
Et Gutfreund ? Il y serait aussi lui, et même qu’il prononçerait un discours. Pas le premier… le second discours… histoire de le replacer dans le contexte des vivants. C’est fou ce que les vivants veulent momifier les morts ! Et très vite encore ! C’est ce qu’il lui avait dit, Gutfreund,… mais, là, le bon docteur allait le maintenir encore un peu en vie !
Et qu’aurait-il raconté, le docteur Gutfreund ? Sans doute pas une de ces hagiographies débitées sur un ton solennel, la bouche en cul de poule, un ton qui se
veut profond au deuxième ou troisième degré. Il l’imaginait, Gutfreund, parler cul… raconter leur virée cette nuit du côté d’Oxford street dans ce peep-show crade où il n’y avait plus de vitres
entre la scène et les cabines devant lesquelles trois filles fatiguées, habillées de talons longissimes se déhanchaient distraitement au rythme d’une musique inaudible.
Eux, tâtaient les chairs des filles rendues moites par la chaleur des spots. Et elles se laissaient faire, les filles, elle voulaient en finir, qu’on les sorte de là, loin de ces clients vicelards et de cette musique criarde.
L’aurait-il racontée cette histoire,Gutfreund ? En eut-il été capable ? Et l’assemblée médusée d’écouter la suite de cette tournée à Londres une nuit de juin avec Zêta entre eux deux. Elle, les cheveux frisés, les jambes interminables qui se pend au bras de l’un puis de l’autre, rigole franchement et sans honte malgré les passants qui se retournent et pestent sur ces touristes ivres et bruyants au bras d’une demi mondaine. Zêta qui se plaint de la chaleur, dit qu’elle a soif, les embrasse à bouche que veux-tu et…
« Il n’aurait jamais dit ça , Gutfreund, pas en public !... »
« Si, il en aurait eu vite marre de ces mines compassées, amidonnées, de ces soupirs exhaustifs et des yeux baissés… il ne l’aurait pas supporté…C’est pas un saint que l’on enterre… un pécheur… avec un sacré bilan… lourd à porter. Il veut replacer le mort à sa place… celle qui lui est réservé dans un bar interlope, là où il était vivant… loin de cette porte de sacristie où il étouffe, le mort ! »
« Parce que tu n’as été vivant que parmi les putes et les filles qui s’exhibent ? »
« On n’est parfois soi-même que dans ces limites troubles qui sont nos véritables révélateurs… Gutfreund explique cela mieux que moi…. On se trouve loin des miroirs complices, des néons menteurs et des amis flagorneurs… et puis, ces femmes, à leur manière, sont des initiatrices qui vous font passer d’un monde à un autre… d’un monde où trop souvent il n’y a que des zombies… des zombies qui épluchent les comptes, copulent, se lèvent, se couchent, mangent , boivent mais ne vivent pas ! »
« C’est des mots tout ça… comme le mythe de la bonne putain ! »
« C’est les mot qui conviennent… sois pas comme mon père qui vivait pour une galerie qui l’ignorait superbement… tu te crois illustre, unique, exceptionnel et, en fin de compte, t’es petit, menteur, apeuré, lâche autant que tous les autres… »
Alors les voilà dans la chambre d’hôtel à boire le Champagne que le préposé leur a apporté en évitant, mais pas trop, la vision des jambes de Zêta affalée sur le canapé, chemisier ouvert découvrant une poitrine toute menue comme celle d’une adolescente pré-pubère.
Et eux de de la lutiner, de se la passer dans les bras de l’un puis de l’autre et elle de glousser et de prendre –mal, très mal- des airs de bourgoise outragée.
« Tu vas pas me dire que…. »
« Rien de grave !...tout juste une petite triolaine de fin de virée… deux hommes encore jeunes, fiers d’une érection que l’alcool et l’excitation stimulent et puis cette femme qui se trémousse, les aguiche, exhibe son jeu d’entrejambes qui compense sa petite poitrine aux têtons fermes et … »
« Cette femme a un phallus ! » diagnogstique gravement Gutfreund.
Il la connaît cette théorie du phallus, le « penisneist » freudien. Il doit les aimer, Gutfreund, les femmes a phallus ! C’est ça ! Des femmes avec une grosse poitrine et un phallus énorme. L’être complet par excellence, le Adam Kadnon des kaballistes…il doit en rêver la nuit de ces créatures hybrides qui pissent debout et allaitent leur progéniture… il doit se pencher avec une délectation unique sur leur entrecuisses et les méandres de leur psyché.
« Et tu t’imagines qu’il va raconter tout cela… Londres, la fille au phallus et vous deux en rut ? »
« Tu veux quand même pas qu’il récite le Notre Père… »
« Non, mais il pourrait évoquer ta quête spirituelle, ton approche singulière des problèmes du monde, parler de tes talent…si, si…tu en as des talents !...des vrais, pas ceux qui se situent au dessous de ton nombril ! »
« Y a pas de « vrais » talents comme tu dis…et puis la quête spirituelle cela démarre toujours au niveau des testicules… c’est comme le lotus.. la tête au ciel et les racines dans la vase …les grands mystiques sont un peu des obsédés sexuels…l’auréole sur la tête et les couilles en feu ! »
Elle a fini par se fatiguer Zêta ce qui était somme toute normal et il lui a proposé un petit massage, mais elle a pas vraiment voulu même si elle s’est laissé faire en fermant les yeux et minaudant tant et plus ce qui a eu pour effet d’emoustiller, le docteur Gutfreund qui s’est retrouvé en elle plus tôt que prévu et sans même s’en rendre compte. Elle, couchée sur le ventre, haletait gentiment comme une enfant qui déguste une friandise, elle jouait sans doute un peu la comédie histoire de plaire à ces deux gentils garçons qui n’en finissaient pas de prendre leur plaisir en elle .
« C’est ça, ton enterrement va finir en partouze s’il continue comme ça le bon docteur Gutfreund ! »
« Ah, quelle fin superbe ! Je l’avais pas imaginée cette partouze funèbre qui finit par un immense et communautaire coït…tu te rends compte ?...tu les vois à l’œuvre, ces travailleurs copulants ? Tout le monde qui baise tout le monde. Béatrice, Blandine et les autres offrants sans vergogne leurs cuisses à des pénis friands…tout cela à deux doigts de mon cercueil tout propre ! Et moi couché et qui compte les coups ! Debout le mort ! Au macchabée de tirer le sien ! Pas d’exclusive ! Vivants et mort réunis dans une gigantesque ronde copulatrice au seinj de la fureur du désir exacerbé, des cris, des râles…ah, les voir danser…passer de l’une à l’autre dans de fortes et roboratives haleurs de transpiration…quel enterrement que celui-là ! »
Eux continuaient à se la passer, Zêta, sans faire trop de politesse et elle, angélique, de s’assoupir entre deux poussées.
« Arrête tes divagations, t’es mort, raide, couché pour l’éternité des éternités entre quatre planches qui malgré toutes les dénégations et assurances du croque-mort n’en voudront pas très longtemps de toi et te lâcheront, vite fait, bien fait, te livrant à la terre et aux vers et même tes os n’affronteront pas les siècles des siècles sans te quitter eux aussi et il ne restera de toi qu’infinitésimale et anonyme poussière emportée par le vent ! »
Il avait raison, le bougre ! Qu’avait-il donc à vouloir humer l’infini dans ce parfum aux fragrances évanescentes ? L’éternité vide était son lot…il le savait…il se le cachait. Il vivait aussi aveuglément que les autres à côté d’une horrifiante béance qui l’attendait sans rien dire.
Où se sont-elles évanouies ces rues étroites de la petite ville où il se promenait, jadis, avec Blandine à son bras ? Elle gentille, souriante, adorable, subissant ses mesquineries quotidiennes, sa jalousie bête et grinçante entre deux sautes d’humeur et qui ne disait rien ou si peu, l’embrassait le matin au terme d’une nuit où il avait maladroitement parcouru un corps offert sans réserve. Lui, le piètre amant remercié par une pucelle confiante et amoureuse. Elle lui avait juré un amour éternel, Blandine, heureusement qu’elle n’a pas tenu parole !
Elle avait donné et il avait si mal reçu ou, plutôt, s’était emparé de ce qu’elle lui donnait de toute la force de ses pognes et tout s’était, bien vite, brisé, étalé en mille morceaux qu’elle, patiemment, remettait en place jour après jour, sans lui adresser le moindre reproche.
Et il voulait tuer son père après ça ! La bonne excuse ! Il aurait fallu le tuer avant ! Avant cet amour de Blandine, avant que le jour ne se lève sur ce qui n’allait pas vraiment devenir lui !
Et puis, tant qu’à faire, tuer son père, et après ?
« Et Zêta ? »
« T’en veux encore ? Eh bien, on s’est retrouvé le lendemain avec une gueule de bois de première d’autant plus qu’on l’avait bordée dans le lit et que nous avions dormi dans les canapés. Elle est restée longtemps dans la salle de bain et quand elle est sortie on est parti déjeûner tous les trois dans un nuage de Chanel n° 5 et, depuis, son image nous hante à chaque fois que son parfum fait un détour parmi nous. Zêta, c’est un peu toutes les femmes qu’on aime et qu’on se partage comme un gosse le fait avec son jouet préféré. »
C’était bien vrai…toutes ces odeurs qui accompagnaient ses souvenirs ; le chocolat de son enfance, l’huile d’olive et la résine de pin et aussi la mer tôt le matin sur des grêves désertes peuplées de mouettes blanches et querelleuses et ces autres odeurs mêlées à celles, plus inisidieuses, de la pluie…
Les pavés mouillés sur lesquels les gouttes s’écrasent en silence sont orphelins des ombres passées, fugaces, elles aussi, de leurs aspérités. Il ne les aura pas marqué au bout de ses longues promenades pensives et solitaires…rien du tout …ils demeureront là, les pavés, et pour longtemps encore, témoins amnésiques de souvenirs fânés.
C’est sans doute tout ce qui restera de lui, une fumée qui ondoie doucement vers des lointains indifférents, cachés et qui n’intéressent personne.
« Tu vivras encore dans le souvenir de… »
« Comme cette fleur si belle qui s’étiole au bout de quelques jours…allons, de moi il ne restera même pas le parfum ! »
Et elle ne sera que ça, un parfum qui naît et meurt au bout d’une rencontre toujours trop brêve, toujours frustrante dans sa désolante facture. Alors, ils retourneront vers ces univers à eux d’où ils s’étaient extraits avec tant de plaisir et tant de réserves aussi, ces univers qui les tiennent à la patte et les font trébucher.
Dehors la nuit devient plus noire et la pluie monotone martèle son rythme aux carreaux. Il a froid, se lève, fait quelques pas dans la chambre qui lui paraît anémiée.
Et il ressent alors le poids de cette solitude, la vraie, pas celle qu’il masque par ses soliloques improvisés ou des gribouillages nerveux sur une feuille de papier…celle qui le ramène au néant.
Elle est là, pas loin de la porte et le regarde de ses yeux morts. Il l’ignore avec superbe…elle est comme lui, finissante, sans espoir, déjà retranchée de l’avenir.
Il se dit que c’est bien là, le pire : ne plus avoir d’a-venir, ne plus avoir à attendre tout étant déjà venu et reparti sur la pointe des pieds, sans rien
dire, sans même qu’il ne s’en rende compte. Il est là, lui, à ce croissement final où il n’y a que des
sous-venirs, un futur fait de fantômes timides et bien morts, eux aussi, relégués dans des albums photos que les survivants s’empresseront de perdre ou d’oublier une fois l’héritage
inventorié.
Il fait des va et des vient dans cette chambre qui lui semble de plus en plus froide et inhospitalière et d’où monte une odeur fade d’anonymats cumulés. Il essaie, sans succès, de l’imaginer vivante, cette chambre, recevant des couples d’amoureux jeunes et fringants qui se moquent du temps des autres en construisant le leur…mais aucune image n’accroche son esprit et il reprend ses va et vient le long du grand lit et puis vers la salle de bain et, demi tour, vers la fenêtre, puis la table au sac noir.
Ils diraient quoi ? Après tout, il s’en fout ! Il y aura comme un moment de stupéfaction du genre : « quoi ! il a fait ça ! » ou une autre banalité du même style puis il reprendront tous leur train-train quotidien. Il sera passé sans laisser de traces, aussi anonyme qu’un galet gris sur une plage déserte insensible aux vagues qui le recouvrent quand monte la marée.
Et tout cela pour presque rien…un effluve capricieux qui monte à la tête, saôule l’esprit le plus sobre et anime le corps le moins souple dans des rondes folles…un parfum dont elle s’enveloppait et qui le poursuit encore aujourd’hui, des jours et des jours après qu’ils se soient quittés au bout de baisers aériens et furtifs.
C’est tout ce qui restera d’elle et de lui aussi !
Car elle ne viendra pas…ou si tard…trop tard !...et puis avec trop de distance et lui ne veut plus attendre. Les jours étaient passés qui permettaient ces joutes. Lui était déjà recouvert de l’ombre du soleil mourrant, ombre froide, impersonnelle et sur laquelle flotte toujours ce parfum insistant.
Le même qu’il a humé en appuyant sur la gâchette et qui l’a, enfin, recouvert du linceul le plus doux.
Remerciements à Alexis Mélissas pour les photos qui toutes sont sous copyright alexismelissas
(alexismelissas.com)
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