Il les avait repérés depuis trois jours qu’il était là. Elle petite, blonde, riant fort, silhouette élancée et chevilles fines ; lui, plutôt grand, brun, visage ovale,
dents blanches, musuculature moyenne et chemise échancrée sur un torse imberbe.
Un jeune couple comme on en voit des tas dans cet hôtel des Baléares. Jeune, sans enfants, promis à un avenir sans histoires.
Pour lui, un avenir sans histoire est la chose la plus lamentable qui puisse arriver aux gens. Naître, vivoter et puis mourir. Rien de plus banal.
Il pense que la vie, la vraie, n’était faite que de tours et détours à flanc l’abîme avant le grand saut final dans l’inconnu.
Il pensait à tout cela quand il les voyait sur la plage se dorer au soleil chaud de juillet, elle, dans un petit bikini blanc qui mettait son teint cuivré en reliëf. Trop petit, le bikini.
Il les regardait à la dérobée quand il s’étendait, lui aussi, sur la plage où quand il jouait au volley non loin d’eux.
Leur chambre est au rez-de-chaussée, de l’autre côté du restaurant et de la réception de l’hôtel, pas loin de la piscine. Ca aussi, il le sait.
Tous les jours il y avait une soirée dansante animée par un orchestre local. Les couples virevoltaient au son d’une musique syncopée. Elle faisait tournoyer sa robe et il pouvait contempler ses
jambes nerveuses esquisser les pas en rythme et avec grâce. Elles sont belles, ses jambes.
Lui restait seul au bar à siroter un « Cuba libre », lentement et en fumant une cigarette américaine. Les volutes de fumée montaient en spirales au plafond et s’étendaient paresseusement avant de
mourir emportées par la brise discrète de la mer.
Cette nuit là, il l’a vu quitter la salle pour se diriger vers leur chambre. Elle est restée à sa table entourée d’une cour de bellâtres aux yeux brillants qui parlaient fort et se disputaient
pour l’inviter à danser. Une allumeuse, s’était-il dit plusieurs fois.
Il règle sa consommation, souhaite une bonne nuit au barman taciturne qui lui rend la monnaie et prend la direction du sentier qui mène vers leur chambre.
Odeurs mélangées de pin et d’air marin.
La lune est à son dernier quartier, il sait cela aussi. De hauts lauriers roses bordent le sentier, le jour ils donnent un peu d’ombre,tard dans la nuit ils sont autant de masses noires propices
à des apartés romatiques ou à de furtives étreintes. Il l’a observé.
Il l’a vu rentrer dans la chambre où une lumière s’est allumée. Il est resté à l’ombre d’un laurier épiant les alentours, seul sans être vu. Dans la main il tient le lacet.
C’est un modèle particulièrement long : 110 cms. Il l’a détaché le soir même d’une paire de chaussures montantes emportée au cas où l’envie le prendrait de faire de la marche dans les montagnes
aux alentours. Mais il a renoncé à cette excursion, il préfére rester sur la plage à jouer au volley ou se promener, solitaire, le long de la mer.
De la chambre lui vient le bruit d’une chasse d’eau. La lumière s’est éteinte et il l’a vu sortir et emprunter le sentier pour revenir vers la piste de danse. Il porte une chemise blanche
bien visible dans l’obscurité ambiante, son pas est souple et silencieux, le pas d’un homme sans histoires.
Il arrive à sa hauteur quelques secondes après, le salue d’un « B’soir » poli et indifférent et poursuit son chemin.
Quand l’homme sent le lacet autour de son cou il a un mouvement de recul stupéfié. Il ne se débat qu’après une ou deux secondes ; trop tard pour que la mince lanière lui serre encore plus la
gorge et l’étouffe indifférente aux soubresauts de son corps qui se cabre et recabre désespérement. Derrière le lacet, il évite les coups de pieds qu’il tente de lui donner et qui se perdent dans
le vide. L’homme pousse un râle ou deux et s’affale de tout son poids sur les graviers. Deux minute, au plus…
Autour de la gorge, il y a un peu de sang. La langue pend, misérable, hors de la bouche.Il git, là, sur le sentier, ses yeux vides regardent le petit quartier de lune et les étoiles muettes du
ciel.
L’homme, longeant les lauriers, est parti doucement en direction des chambres. Avant d’y arriver, il a prend à droite pour couper, pieds nus, à travers la pelouse. Puis il rejoint l’aile où il
loge.
Arrivé dans sa chambre, il examine ses mains, son pantalon, sa chemise, nettoie le lacet à l’eau froide. Il prend une douche et se couche.

Le commissaire Ramon Guttierez regarde l’homme qui est assis en face de lui derrière une table à côté du traducteur. Depuis sept heures qu’il l’interroge, Ramon le trouve étrangement frais et
décontracté. Lui est fatigué et songeur. Au plafond, les pales du ventilateur tournent en grinçant et font comme un miaulement de chaton affamé, cela l’énerve et ajoute à l’impression
trouble qu’il a de ne pas contrôler la situation.
L’ampoule du bureau diffuse une lumière de plus en plus blafârde, c’est toujours ainsi passé une certaine heure. L’île n’est pas encore équipée comme il faut pour dispenser à tous ces touristes
qui l’envahissent les besoins électriques qu’ils exigent, alors les autochtones trinquent.
Depuis la nuit dernière il est sur la brêche avec cette histoire de meurtre dans cet hotel flambant neuf et en ce moment rien ne dissipe le brouillard qui enveloppe cette affaire dont il ne
discerne pas les tenants et aboutissants.
A chaque fois qu’il lui a demandé s’il l’avait tué, l’homme a répondu calmement en haussant un peu les épaules : pourquoi je l’aurais tué ? Je ne le connaissais même pas. Ce qui était la vérité
toute nue, agaçante dans son énoncé froid et brutal. Personne ne les avait vu ensemble, sa femme non plus ne l’avait jamais vu de près. Pourquoi l’aurait-il tué ? Guttierez sait que l’on ne tue
pas comme ça. Il a tué, lui. Souvent et beaucoup, combien ? il ne sait pas. Mais c’était durant la guerre civile et le mobile était clair : lui ou le républicain d’en face.
Et puis avec ce Français, il ne sait pas comment s’y prendre. Ils ne les aiment pas les Français. Il ne les connaît pas, mais il ne les aime pas, il y en avait trop parmi les « brigatistas » d’en
face. Il préfère les Allemamds, comme ça, instinctivement, même s’il ne les connaît pas bien non plus.
Ces interrogatoires prennent trop de temps, pense-t-il. Il faut que le traducteur traduise sa question et puis lui rapporte la réponse, cela traîne et nuit à sa méthode de harcèlement. Il ne sait
plus quoi faire.
La Française, par exemple, elle lui a dit qu’elle l’avait vu tuer, lui, le type d’en face. Elle était sur son balcon au premier étage quand il a étranglé ce touriste. A onze heures elle était
affirmative, mais quand il a fallu qu’elle le reconnaisse derrière un miroir sans tain, elle est devenue hésitante et a fini par dire qu’elle n’était plus sûre du tout, qu’elle ne savait pas,
qu’elle hésitait, que c’était pas lui au bout du compte. Les femmes…
Il est allé dans la chambre de cette femme, sur ce balcon d’où elle avait aperçu la scène du meurtre. Et là, il avait réalisé que de ce balcon il était impossible de voir le lieu du crime.
Pourquoi a-t-elle lancé cette accusation ? Elle non plus ne connaissait pas cet homme, un touriste, un type à qui elle n’avait jamais adressé la parole, pas même salué d’un hochement de tête. Les
enquêteurs étaient formels. Alors pourquoi ?
L’homme était resté très calme quand vers quinze heures il lui a demandé de le suivre au commissariat, pour lui poser quelques questions comme il le lui avait dit. A côté de lui se trouvait une
autre Française, une fille grande et rousse. Elle l’a regardé partir un peu surprise et a déclaré à son adjoint qu’elle avait fait sa connaissance le matin même, qu’il était charmant, de parfaite
éducation et que non ! elle ne savait pas où il se trouvait hier avant et après la soirée dansante. Que bien sûr ! il parlaient de ce drame, comme tout le monde à l’hôtel d’ailleurs. Et qu’il
était très calme.
S’il avait été Espagnol, Guttierez l’eut envoyé passer la nuit en prison, histoire de faire pression et de casser cette assurance qui l’énerve, mais c’est un touriste, un client de l’île et de ce
tourisme dont l’Espagne exsangue a besoin. Il ne souhaite pas créer d’esclandre avec la presse française si prompte à dénoncer les exactions de la police franquiste et mettre en péril l’expansion
de cette nouvelle industrie dont on dit qu’elle est l’avenir de son pays. Il va demander conseil à Puig, le commissaire divisionnaire, se couvrir. Guttierez est fonctionnaire, il sait ce que « se
couvrir » veut dire.
Il regarde le piège sur lequel se débattent encore, pattes engluées, quelques mouches, machônne son cigare, tapote nerveusement des mains sur le bureau et déclare dans un soupir : je sors
quelques instants. Le traducteur en profite pour lui demander d’aller aux toilettes, il s’en fout, acquièsce et les deux sortent laissant l’homme seul dans la pièce.
Il les regarde quitter le bureau enfumé et sinistre sous cette lumière jaune déclinante. Le commissaire malgré la chaleur n’a pas quitté la veste et la transpiration imprime sous ses aisselles
des auréoles sombres et humides. Son pas est hésitant comme un vieillard frappé d’arthrite. Il enregistre sa silhouette qui ferme la porte en murmurant quelques mots au traducteur. Il se
détend.
Sur le bureau, la machine à écrire, vieux modèle Remington d’avant la guerre. Elle faisait un bruit insupportable quand il tapait, comme tous les flics du monde, sa déposition à deux doigts. Sa
masse grise et sale le fixe impassible. Taches d’encres et de café sur le bois de la table. Un cendrier. A côté de la machine un dossier bordeaux. Il regarde le tout. Quelques minutes passent.
Doucement, il ouvre le dossier, parcourt les quelques pages qui s’y trouvent, ne comprend pas l’espagnol et s’arrête à l’une d’entre elle qui porte un nom : Violaine Ménard, Clermont-Ferrand et
une adresse. Il referme le tout. Retenu !
La porte s’ouvre. Le commissaire rentre, s’éponge le front avec un mouchoir douteux, le traducteur le suit.Vous êtes libre, lui dit le traducteur, vous pouvez rentrer à l’hôtel, restez à la
disposition du commissaire, votre passeport, vous pourrez le récupérer le jour de votre départ si rien ne s’y oppose. Il ne répond pas, ni même un bonsoir et se dirige vers la porte. Exit.
Guttierez le voit sortir. Il a l’impression d’une défaite, il n’aime pas. Il dit au traducteur de partir et l’autre ne se fait pas prier. Il allume un cigare, regarde les volutes violettes qui
s’échappent de l’incandescence et laisse divaguer son esprit.
Puig l’a envoyé sur les roses. De mauvaise humeur. Ce type on ne peut pas le mettre en prison comme un vulgaire Espagnol, pas de preuves et une déclaration contradictoire d’un témoin douteux.
Qu’est-ce qui lui a pris à cette femme de le dénoncer comme ça et puis de se rétracter ? Guttierez ne comprend pas. On tue parce que l’on a une raison de tuer, bonne ou mauvaise, ce n’est pas la
question. On dénonce parce que l’on sait quelque chose, on n’accuse pas à tort et à travers. C’est simple !
En lui une voix murmure que cet homme doit se reprocher quelque chose, mais c’est tout. Pas assez pour mettre un touriste en prison…trop risqué. Il y a un grain de sable qui grippe son enquête.
Il se raisonne, se persuade tout a été mené avec le sérieux et le professionnalisme qui le caractérisent. Pas question de lui reprocher quoi que ce soit.
Quand il sort, l’air marin qui succède à l’atmosphère chaude et lourde du commissariat lui caresse le visage. Décontracté, il esquisse un sourire et marche long de l’avenue qui mène à la
cathédrale. Il pense d’abord à héler un taxi pour se rendre à l’hotel, puis se ravise : autant profiter de la fraîcheur nocturne attablé à une terrasse. Il s’installe non loin du parvis et d’un
croissement bordé de palmiers. Sur l’avenue, quelques rares voitures vont et viennent lentement. Echos de musiques rythmées qui s’échappent d’un peu partout. Des grappes de touristes arpentent
les trottoirs, bruyants, joyeux, émechés. Les hommes et les femmes ont le teint hâlés et les yeux qui brillent. Mirage des vacances. Il allume une cigarette et laisse son esprit vagabonder.
Il s’est passé quelque chose d’étranger à son plan. Non ! il se reprend : il n’avait pas de plan. Juste un geste, rien d’autre que ce geste épuré et à peine pensé. Un geste comme ceux des
pratiques martiales. Parades au sabre, à l’épée, ikebanu ou cérémonie du thé, c’est dans ce registre de la beauté du geste gratuit qu’il se situe, nulle part ailleurts. Alors pourquoi ce
détour non intégré ?
Il l’a abordé vers quinze heures alors qu’il se trouvait au bar de la piscine en compagnie de cette Suzanne. Il lui a demandé de le suivre. Il a obtempéré et demandé à se changer dans sa chambre.
Ce qu’il a fait en compagnie du commissaire et d’un policier. Dans sa chambre le commissaire a demandé s’il pouvait inspecter l’armoire et ses bagages. Il a dit que oui. Il a longuement
regardé ses vêtements de la veille, ses chaussures, fouillé dans l’armoire, sous le lit, ouvert sa trousse de toilette, passé la main le long de la baignoire, du lavabo. Tout y est passé. Puis il
sont partis au commissariat.
Il s’est rendu compte que quelque chose le menaçait quand ils l’ont conduit dans une pièce annexe où se trouvait un miroir. Un miroir sans tain. Il y avait là derrière, quelqu’un qui devait le
reconnaître ou non. Il est resté en compagnie de trois ou quatre types, il ne les a pas comptés. Puis ils ont éteint la lumière et lui ont demandé de faire quelques pas dans l’obscurité. Ensuite,
ils ont rallumé et il est sorti avec les autres et ils l’ont fait attendre dans le burau du commissaire en compagnie d’un guardia civil amorphe et muet.
Il s’est étonné de son calme. Si un témoin a vu son geste de la veille, il est cuit ou presque. Il ne voit pas quelle défense adopter. En Espagne, la peine de mort est la garrotte, une
strangulation en tout point pareille à celle qu’il vient d’infliger à cet inconnu. Le bourreau se place derrière le supplicié, lui passe une écharpe de soie autour du cou et serre… final à
l’identique…
Il y a un grain de sable dans tout ce qu’il a échafaudé et qui a pour nom cette femme de Clermont-Ferrand. Elle devait se trouver pas loin de là et il ne l’a pas vue. Erreur !
Mais pourquoi n’a-t-elle pas crié ? Les femmes hurlent pour un oui ou pour un non, et là : rien. Elle attend jusqu'au lendemain pour le dénoncer. Pourquoi ? Ce commissaire adipeux ne le lui
a-t-il pas demandé ? C’est curieux.
Il se dit que le mieux est d’attendre. Il essaie de converser avec le guardia civil : buenas tardes, beau temps, hein ? L’autre lui jette un regard torve et se tait. Il fixe la porte qui va
s’ouvrir tôt ou tard et se dit que rien qu’à la tête du commissaire il connaîtra la suite de son sort. Il y a une pendule suisse au mur qui fait tic-tac, tic-tac, il les compte posément, les
accompagne des lèvres : tic-tac, tic-tac.
Combien de temps est-il resté comme ça à compter les pulsations de la pendule, il ne le sait, il se souvient de s’être forcé à rester impassible quand le commissaire est rentré.
Il comprend de suite que pour lui aussi il y a un grain de sable. Même s’il tente de le cacher. La sueur au front ne trompe pas ni les claquements des doigts quasi compulsifs et le pas moins
assuré.
Et il réalise alors qu’il va gagner. Discrètement, ce sentiment l’exalte et le venge de cette passe dangereuse qu’il a traversée. Maintenant il sait exactement comment les choses vont se
dérouler. Cet homme ne peut pas deviner qu’il a commis ce qu’il a commis, comme ça, sans but précis, sans raison, sans autre motif que la beauté du geste.
Le commissaire le regarde distraitement. Pose le dossier sur le bureau, s’installe derrière sa machine à écrire et dit, comme si rien ne s’était passé : on reprend tout depuis le début.
Il y a de plus en plus de touristes qui passent sur l’avenue. Ils sont insouciants, gais et à des années lumières de ce qu’il vient de vivre. Il se dit que lui est différent de ces gens qui
suivent le mouvement en moutons de Panurge, dépersonnalisés, heureux de n’être dans l’existence que des pions que d’autres placent et déplacent au gré de leur volonté.
Il sirote calmement son « Cuba libre », allume une autre cigarette et laisse son regard errer sans but précis.
Il peut bien se le permettre, il s’est montré à la hauteur. Pour un premier coup, c’était un coup de maître malgré le grain de sable.
La femme est là devant lui, les traits tirés, toute blême dans sa tenue sombre. Voici deux jours, après l’enterrement de son mari, elle a demandé à se confesser. Il ne la connaît pas plus que ça.
Pour beaucoup, l’église ce n’est que le baptême, le mariag et les funérailles. Elle et son mari sont venus dans ce petit village du Vaucluse il y a deux ou trois ans passer leur retraite au
soleil. Lui est mort brutalement d’une rupture d’anévrisme. Soixante-huit ans. Classique !
Il l’invite à s’asseoir et lui dit que la confession est devenue le sacrement de réconciliation. Elle l’écoute le regard perdu. Il émane d’elle une tristesse profonde et amère comme souvent après
un deuil récent.
Elle parle doucement sur un ton presque inaudible, son discours est structuré, clair et précis. Il se rend compte qu’elle a dû le répeter plusieurs fois dans sa tête. Ses mains tremblent un
peu et les yeux fixent le sol.
Il avait d’abord pensé au cas classique. Le conjoint disparaît et le survivant vient confesser son adultère passager ou récurrent. C’est un vieux confesseur qui connaît les hommes, leurs petites
lâchetés, leurs faiblesses, leurs remords.
Mais la suite de son histoire est exceptionnelle. Il l’écoute :
Je revenais de la chambre où j’étais allée me remaquiller quand je l’ai rencontré. J’avais bien vu, quand il nous servait, qu’il me dévorait des yeux et lui se doutait qu’il me plaisait aussi.
Quand nous nous sommes croisés, c’est spontanément que nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. J’ai voulu le prendre comme on le fait d’une friandise, c’est difficile à expliquer, je ne
ressentais qu’une envie, mordre dans cette pomme comme Eve, la première, le fit .
Nous nous sommes cachés à l’ombre d’un laurier, il m’a serrée dans ses bras…
Alors que je prenais plaisir à cette étreinte furtive et quasi anonyme, j’ai vu à une quinzaine de mètres où je me trouvais un homme déboucher d’un sentier et se diriger vers le restaurant et
c’est alors qu’un deuxièmea surgi et en deux temps trois mouvements, l’a étranglé avant de s’évanouir dans la pénombre du sentier.
J’ai pas réalisé de suite l’horreur de la situation. Je me suis dégagée de l’étreinte de mon partenaire, j’ai tenté de lui expliquer ce qui se passait, mais il ne comprenait pas assez le
français. J’étais paniquée. J’ai retrouvé mon mari qui prenait le frais près de la piste de danse, j’ai prétexté un malaise et nous sommes partis nous coucher.
Tout dire ? Je ne le voulais pas. Il était jaloux. Pourquoi risquer mon couple pour un si bref caprice ?
Je n’ai pas dormi de la nuit. J’entendais, venus de la salle, les allées et venues des policiers et des clients. J’ai réfléchi.
Le lendemain, vers onze heures, je suis allée trouver le commissaire chargé de l’enquête et lui ai fait part de mes soupçons. J’ai désigné l’homme de la veille, lui ai dit que je l’avais vu
depuis mon balcon croiser la victime… je l’ai désigné. Quelques heures après, ils l’ont emmené.
Je suis rentrée dans ma chambre et, sur le balcon, j’ai réalisé que le témoignage ne tenait pas la route… de là, il était impossible de voir le lieu du crime…
Elle se tait. Il respecte son silence. Elle a les yeux embués et les traits tirés. Plus de quarante ans qu’elle le traîne, ce secret.
Elle continue : le commissaire aussi est venu sur mon balcon et il a réalisé que c’était pas crédible ce que je disais. Alors je lui ai dit que je m’étais sans doute trompée. Il m’a demandé de le
suivre au commissariat et de reconnaître l’homme qu’ils avaient emmené.
Je l’ai reconnu-elle se tait à nouveau-j’en tremble encore aujourd’hui. Il était là au milieu d’autres hommes mais c’était lui ! Il avait l’air banal d’un Monsieur tout-le-monde. J’ai serré les
dents, ramassé ce que je pouvais encore de courage et j’ai dit au commissaire que non ! c’était pas lui, j’étais pas sûre, j’avais dû me tromper. Il m’a regardée d’un air tout-à-fait méprisant en
me vouant au diable et je lui donnais raison. J’étais lâche, menteuse, adultère et complice d’un assassinat. J’ai signé une déclaration à laquelle je n’ai rien compris et m’en suis retournée.
Arrivée à l’hôtel j’ai demandé à mon mari qu’on parte de suite et on l’a fait sans se retourner.. C’était nos dernières vacances avant l’achat de la boucherie à Bouldoire. Des vacances, il n’y en
a pas eu beaucoup d’autres avant la retraite. Voilà !
Son voilà n’est plus qu’un souffle. Elle se tait.
Le prêtre est pensif. Plus de quarante ans depuis les faits, il ne peut, avant de l’absoudre, lui demander de dénoncer cet assassinat. Il y a prescription. Et ces quarante-six ans de secret à
porter. Un adultère lourd comme une croix.
Il la délivre, l’absout. Elle pleure et s’en va.
Il la regarde franchir la porte du presbytère, ombre noire un peu voûtée hésitante et pathétique.
Il y a des démons qui viennent, s’inscrustent et lentement bouffent l’âme au fil du temps.
« Je vous connais, ô monstre !»
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