Samedi 15 mars 2008


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Il a d'abord eu un soubresaut puis un mouvement de recul, mais il s'est dominé, a respiré calmement puis a regardé à nouveau: c'était bien ce qu'il avait vu, il était là à deux mètres de lui, il ne pouvait voir ses yeux masqués par des lunettes noires…il soufflait dans le saxophone de longs rifles mélancoliques qui rappelaient un peu Coltrane au meilleur de sa forme.
Il n'avait pas changé depuis toutes ces années et cela l'interpellait : même cheveux blonds ramenés en mèches vers l'arrière, taille mince, corps sec et noueux et puis toujours aussi hâlé que jadis. A ses pieds il y avait un chapeau élimé qui exhibait quelques pièces de monnaies et, bien en évidence, un billet de un dollar.
Il tenta de se cacher derrière un homme portant un pardessus en popeline beige mais ce dernier se méfiant changea de place, alors il mit le journal devant son visage et se contenta de l'observer de loin.
Les gens ne s'attardaient guère devant lui, certains, mais ils étaient rares, jetaient une pièce ou deux, les autres passaient leur chemin, il y avait suffisamment de musiciens des rues dans Fisherman's Wharf et un de plus ou de moins…et si ce dernier soufflait tout seul dans un saxophone sans accompagnement rythmique, il n'avait pas trop de chance de concurrencer sérieusement les autres qui s'exhibaient par groupe, jouant, chantant et dansant en même temps.
Une fille aux lèvres rouges et à la jupe trop courte lui adressa  un sourire et se dandina un peu devant lui sans attirer son attention, un peu plus loin un groupe de touristes allemands s'esclaffait bruyamment devant la femme caoutchouc qui, vêtue d'une combinaison fluorescente, se contorsionnait dans tous les sens.
"Je rêve - pensa-t-il - c'est totalement impossible !"
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Il sentit la sueur perler sur son front en même temps qu'un frisson lui parcourait le corps, ses mains se mirent à trembler et c'est paniqué qu'il se retourna brutalement pour remonter l'Embarcadero vers la station de taxi la plus proche.
Il n'eut pas un regard sur Jefferson street, encombrée de voitures et de trams remplis de touristes se bousculant sous les panneaux publicitaires rédigés en chinois, il s'efforçait de revenir tout simplement à lui, de se persuader que ce qu'il avait vu n'était qu'un effet de son imagination, que l'homme au saxophone n'était pas David, qu'il avait été victime d'une hallucination, que le musicien lui ressemblait… et encore…s'il avait pu l'approcher de près il aurait bien constaté que cet homme n'était pas David…il aurait dû le faire… surmonter cette peur ridicule qui l'avait stupidement paralysé…il était trop impressionnable…et même à supposer que ce  musicien était David - ce qui était tout à fait  impossible, il le savait bien, lui - il aurait pu lui dire bonsoir, faire semblant de rien, lui taper dans le dos ou sur le ventre et lui sourire à pleines dents comme le font ces quadragénaires chauves et replets quand ils retrouvent des copains de lycée ou de faculté et qu’ils n’ont rien à se dire…mais bon, il s'était braqué sur cette ressemblance qu'accentuait sans nul doute le halo pâle et fadasse des néons de la cafétéria voisine et qui auréolait le musicien de lueurs falotes, et c'est sans doute cela qui l'a impressionné et rien d'autre.
A présent il fallait chasser cette apparition, reprendre ses esprits, respirer un bon coup et retrouver sa femme  Joan et Michelle, leur fille dans le coquet pavillon qu'ils occupaient depuis dix ans à l'angle de Union street et de Washington Square, se verser un scotch en attendant le repas du soir- du poisson comme tous les vendredis- que Joan lui aurait préparé.
Demain ils iraient reprendre chez le garagiste sa voiture qui y avait passé la journée pour l'entretien et puis il irait sans doute vers Marine Peninsula goûter aux joies simples de la pêche et de la nature. Il oublierait cette méprise qu'il mettait sur le compte de la fatigue accumulée durant cette folle semaine de travail à l’agence….un bon week-end aéré, quelques truites à son tableau et tout serait oublié, remisé dans le placard hermétique de ses souvenirs…comme l'était David et son saxophone…
Il devrait refaire du yoga comme il y a dix ans - se dit-il -  Joan le lui avait rappelé encore récemment, elle le trouvait nerveux, trop absorbé par le travail et puis un peu pessimiste et susceptible…elle avait raison ! Il allait se soigner et redevenir le boute en train qu'il avait toujours été depuis son temps de Collège.
Le chauffeur le déposa devant la porte de sa maison, rendit la monnaie et ajouta, comme ils le font tous quand le pourboire est généreux, quelques phrases de circonstances sur le temps qui n'est plus ce qu'il était et sur l'équipe de football qui n'est pas ce qu'elle devrait être.
Quand il ferma la portière il perçut, depuis le taxi, jouées au saxophone, les premières notes  d'un blues, longue plainte rauque qui l'accompagna jusqu'au porche de sa maison.
Cela faisait déjà quelques années qu'elle avait adopté le chignon et les longues jupes plissées qui la faisait ressembler à une jeune Grace Kelly des années cinquante, la taille en moins et le poids en plus. Elle regardait sa série préférée à la télévision en compagnie de Michelle, grand échalas de seize ans au visage acnéïque et à la poitrine enfouie quelque part sous un immense t-shirt. Cela faisait dix-huit ans qu'il avait épousé sa mère, Joan, après une romance sage et toute de convenance comme elle.
Invariablement elle lui posa la questions:
"comment cela s'est il passé aujourd'hui à l'agence ?" et lui, de répondre comme tous les soirs: "épuisant, mais je survis en se servant son invariable "whisky soda on the rocks".
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Ils travaillaient tous d'arrache-pied à l'agence "Braunstein, Weston, & Gulliver " à la campagne des tomates "Yellow Row", des petites tomates non pas rouges comme toutes les autres, celles qui se respectent, mais d'un beau jaune sombre et c'est précisément cette couleur qui mettait toute l'agence dans une fébrile et angoissante agitation. John Weston, le Président, les faisaient tous plancher durant des heures sur le choix d'un slogan percutant du style " Elles ont la couleur ET le goût du soleil !" ou "Jaunes ET sucrées !" ou encore " Vous ne les aimerez jamais trop !". Il s'était personnellement investi, Weston, après l'échec de la commercialisation des cornichons mauves malgré la participation à cette campagne de quelques uns des meilleurs conseillers "free lance" du pays et il avait, après cette défaite, rédigé un mémento, luxueusement relié, de cent quarante pages sur cette expérience négative. Ce matin encore, lors de la quatorzième réunion consacrée aux préparatifs de la campagne il avait été très direct et concis:
"Les cornichons mauves c'était difficile parce que le mauve est une couleur sombre, une couleur de deuil, et puis le cornichon c'est très masculin comme légume, si vous voyez ce que je veux dire (rires étouffés dans la salle), donc toucher aux cornichons c'est toucher à une corde sensible (sourires dans la salle).
Avec les tomates jaunes ce sera plus simple, le jaune est la couleur du soleil, c'est une couleur de vie et de chaleur et puis la tomate c'est féminin comme légume (rires francs !), ensuite elle est sucrée, cette tomate et c'est ça, plutôt que sa couleur - les blondes n'ont plus la cote (rires généralisés) - que nous devons mettre en exergue, ce goût sucré que nos compatriotes aiment tant, il faut attirer leur attention là dessus et mettre ensuite la couleur en corrélation avec celle du soleil. Il faut qu'en la consommant ils aient l'impression de revenir à la têtée initiale. Vous comprenez ?" (hochements de tête)
Et tous de prendre des notes et de se mettre en condition avant le lancement de cette nouvelle solanacée. Lui, dans cette ruche, était le "local executive manager" qui, en fonction du principe "pensez globalement, agissez localement", traduisait en californien la campagne nationale de "Yellow Row" et comme ces tomates étaient produites dans la vallée de San José toute proche par le puissant lobby des coopérateurs agricoles de la Baie de San Francisco c'était particulièrement important pour la suite de sa carrière au sein de l'agence.
L'image du saxophoniste s'estompa et c'est avec appétit qu'il attaqua le saumon beurre blanc que sa femme avait préparé et servi avec un Chardonnay.

Avant de s'endormir il fit, comme tous les vendredis (le samedi matin il se levaient plus tard), des avances tactiles à son épouse qui, après les protestations d'usage, se laissa renverser sous  lui et fit entendre comme un petit gloussement de satisfaction quand il se retira une fois son plaisir épanché.
Deux heures du matin le vit près du frigo se servir d'une cuisse de poulet avec un grand verre de soja. Sa main tremblait pendant qu'il remplissait le verre et s'il avait pu se voir dans un miroir il aurait été effrayé par sa mine défaite. Durant son sommeil c'était David et tous les autres de la bande qui avaient envahi son esprit et s'y étaient installés comme s'ils étaient chez eux et lui savait bien que c'était leur droit le plus absolu qu'ils exerçaient en reprenant cette place dont ils les avaient si vite chassés.
La cuisse de poulet apaisa sa faim mais pas l'angoisse qui, insidieuse et perverse s'était installée dans tout son être.  Malgré le silence nocturne il était sûr d'entendre un saxophone ténor jouer des arpèges en sourdine.
Il prit un des ces somnifères dont Joan se gavait parfois et regagna le lit conjugal.

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C'est assez déprimé qu'il revint chez lui le lendemain sur le coup de dix-sept heures. Il avait pêché une truite malingre après en avoir raté plus d'une demi-douzaine. La pêche n'avait pas réussi à le calmer ni à chasser cette peur maligne qui s'était incrustée et minait ses pensées.
Il avait mal à la tête, cette tête dans laquelle depuis son réveil bourdonnait un saxophone ténor.
"Où as-tu rangé mon saxophone ?" demanda-t-il à Joan.
"Dans la remise, pourquoi tu veux en jouer à nouveau ?"
"Non, j'aimerais que tu l'apportes lundi à l'YMCA, il n'a plus rien à faire ici !"
"Tu m'as toujours dit que tu t'y remettrais un jour… mais bon, comme tu veux…à propos, j'aimerais que tu ailles chercher Michelle chez sa copine Deborah, tu sais celle qui habite à Bay street".
"Mais il faudra que je passe à pied par Fisherman's Wharf !"
"Et alors, tu l'as déjà fait, non ?" lui rétorqua Joan souriante devant son air un peu hébété.
Durant le trajet en voiture les ombres du passé se succédèrent, une à une, dans un défilé couleur noir et blanc rythmé par une musique syncopée où la plainte du saxophone se détachait menaçante, comme peut l'être l'index d'une main.
Il les reconnaissait toutes. Celle de Patricia enveloppée dans sa longue chevelure rousse haïssant son père et l'humanité qui gravit tout autour et puis l'autre, celle de Jesse qui connaissait si bien ses textes de doctrine et le maniement des armes, Winston aussi qui jouait de la guitare et confectionnait des bombes à retardement en fumant du shit d'Afghanistan.
Elles ne lui parlaient pas, ne le menaçaient d'aucune sorte, elles se contentaient d'aller et venir et de lui adresser des sourires quasi complices un peu comme s'ils ne s'étaient jamais séparés depuis toutes ces années ! Même Patricia qu'il n'aimait pas et qui à l'époque le lui rendait volontiers semblait le saluer avec chaleur… comme le temps passe !…
Il gara la voiture à l'angle de Temple street et du Hyatt Hotel et se dirigea à pied vers la maison des parents de Deborah, de riches joailliers jouant sur le tard, aux hippies.
Au retour, sa fille muette et distante à ses côtés tant elle se souciait de ne pas se faire remarquer avec lui, il dut, c'était obligé, passer du côté où la veille il avait reconnu David jouant du saxo. Il se sentait de plus en plus nerveux et ressentit, un pressant besoin d'alcool comme il n'en avait plus connu depuis toutes ces années passées.
Il sentit son corps se raidir à l'approche de l'endroit où, hier, il avait entendu le feulement rauque du saxo mais à la place il n'y avait pas de David mais un cracheur de feu que des badauds applaudissaient à chaque fois que des flammes lui sortaient de la gorge.  En s'expulsant de son corps elles émettaient, elles aussi, un son en vrille un peu comme celui d'un saxo qu'on accorde à l'unisson.
Il respira un bon coup…et s'il avait rêvé hier ? Si la fatigue de la semaine et toutes ces réunions à la c…sur ces tomates jaunes avaient embrouillé son esprit au point de revoir David jouer sur ce quai à touristes en quémandant quelques cents misérables pour les boire une fois l'instrument rangé ? Quelle hallucination !
Le chapeau élimé traînait à terre à la même place qu'hier avec, sans doute aucun, le même dollar mis en relief…il avait rêvé, c'était sûr !
C'est de meilleure humeur qu'il rentra chez lui à la maison avec sa fille Michelle toujours aussi muette et renfermée, mais il se fichait pas mal des états d'âme de l'adolescente, il se servit aussitôt un Black and White avec ses pistaches favorites… des grecques !

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A la seizième réunion John Weston fut particulièrement prolixe :
"l'important c'est que les gens réalisent qu'une tomate ne doit pas nécessairement être rouge, qu'elle peut être jaune, verte ou même noire…il y a des tomates noires comme il y a du diamant noir ou bleu ou abricot…il faut que le public soit secoué par notre campagne qu'il se rende compte que les choses ne sont pas toujours comme il l'imagine dans son confort intellectuel…après tout Mickey est peut être un obsédé sexuel (rires gras) et cendrillon une nymphomane (rires et ricanements), je crois que notre mission moderne de communicants est de faire prendre conscience au consommateur qu'il lui faut regarder derrière le rideau, c'est une ère nouvelle qui s'ouvre, l'ère de la sélection critique qui verra un consommateur réfléchir…j'ai bien dit réfléchir ! Nous l'inaugurons avec ces tomates jaunes et relèverons le défi  !"(applaudissements)
Quand la réunion fut terminée, Harold Smithson le directeur commercial lui demanda de se libérer pour le lendemain soir;  une réunion était prévu avec les producteurs de la tomate jaune de la vallée de San José durant laquelle ils leur exposeraient les derniers développements de la campagne publicitaire après quoi ils iraient tous dîner dans un restaurant sur les vieux quais.
"Va falloir qu'ils acceptent un slogan ou un autre, Weston est convaincu que le slogan idéal serait du genre "La couleur ET le goût du soleil !" et donc de décliner la campagne sur cette familiarité avec l'astre du jour. Il prendra la parole à table quand ces péquenots auront bu tout leur saoul et je pense qu'ils sortiront de là convaincu de la justesse du slogan et de notre stratégie…"
Il connaissait ce type de mondanité, c'était, à coup sûr, la gueule de bois assurée pour le lendemain matin, les blagues salaces, l'étouffante familiarité obligée et le sentiment du devoir accompli au bout de la nuit quand les derniers clients s'éclipsent dans de petits hôtels avec les prostituées qui, dès le début de leur virée, les auraient en tête de mire.
Cela se passa comme il l'avait imaginé. Il se trouvait à table près d'un producteur de Walnut Creek, un quadragénaire massif et rougeaud qui l'entretint durant tout le repas de sa passion pour les tomates en général et la jaune en particulier et qui  l'invita à venir dans son ranch avec sa femme et sa fille - "oui, oui ! en famille ce serait tellement sympa "- ils passeraient là un excellent week-end lui dit-il  avec sa femme à lui,  Christine, et leur six enfants.
Il eut le malheur de lui avouer qu'il aimait la pêche ce qui eut le don  de le rendre encore plus sympathique à ce paysan  qui dès lors n'en finit plus de tenir le crachoir en lui vantant les ressources inépuisables des petites rivières et canaux de sa région. Au bout du dîner, une fois passé le discours de Weston qui fit adopter son slogan comme il l'entendait, l'alcool mit un terme à sa logorrhée et il dut le remettre aux bons soins d'un taximan amadoué par le pharaonique pourboire que l'agence lui accorda en échange de la remise de leur client sain et sauf dans sa chambre d'hôtel.
Il n'était pas loin de trois heures du matin quand l'envie lui prit de gagner à pied Fisherman's Wharf et de se persuader une fois de plus que David jouant du saxophone n'était qu'une hallucination passagère évanouie aujourd'hui comme une fumée de cigarette dans l'immensité du ciel.
Il y avait encore des touristes qui arpentaient les quais en bois et puis aussi des filles juchées sur de hauts talons et vêtue, mais si peu, d'une jupette moulante. L'alcool aidant il se sentait plus sûr de lui, confiant dans la capacité de son discernement et c'est d'un pas décidé qu'il pris le quai en direction du Maritime Museum.
Weston songea-t-il avait du talent, son slogan était assurément le meilleur que l'agence ait pu pondre pour cette tomate jaune qui alimentait les illusions de ses concepteurs lesquels se voyaient d'ici peu milliardaires, l'exportant aux quatre coins du monde et imposant la couleur et le goût sucré qui l'accompagne à des consommateurs reconnaissants d'une si belle et originale innovation. Il eut un sourire entendu: la première affaire c'est l'agence qui l'avait faite, ce soir le budget avait été approuvé par le client et, succès ou pas, le chèque était dans la poche de Weston.
Il en était là à savourer ses réflexions optimistes quand il s'arrêtât net; devant lui à trois mètres à peine il y avait David qui jouait du saxophone !
C'était bien lui…le même que la dernière fois…les mêmes lunettes noires….le même chapeau élimé à terre…il sentit  l'angoisse froide le tremper tout de go et lui serrer la gorge, il s'approcha sans prendre garde, sans chercher à se cacher, il voulait en avoir le cœur net… ce type avec son instrument crade qui soufflait plus qu'il ne jouait n'allait pas l'impressionner, il n'allait pas revenir dans sa vie comme ça, comme un intrus qui s'invite, un malotru qui vient à l'heure du déjeuner et vous regarde manger avec un air de reproche, non, pas de ça il ne le tolérerait pas…ce n'était pas le moment, ni l'endroit et puis il n'avait pas le droit de faire ça…ce type devait disparaître…il avait disparu !… pourquoi revenait-il ?
C'était fini toute cette histoire de Front Guaraniste de Libération…Patricia avait été acquittée et Jesse tué, David avait bénéficié d'un non lieu, il le savait, lui…un non-lieu !ça veut dire que les faits ne se sont jamais passés, qu'ils n'ont pas eu lieu, on ne peut pas le dire d'une manière plus évidente, cela ne s'est jamais passé… jamais… c'est clair non ?
Et puis qu'est-ce qu'il cherchait David à réapparaître dans sa vie alors qu'il l'avait si bien gommé, effacé, relégué dans une urne d'amnésie ? C'était un esprit maléfique, une force du mal qu'un vent mauvais déployait devant lui à la manière d'un épouvantail à moineau…mais il ne se laisserait pas faire…il verrait ce qu'il verrait…et puis les flics et le procureurs le lui avaient bien dit:  "un non-lieu, on n'en parle plus, fils ! des bêtises de gamins, de gosses de riches qui s'ennuient, comme cette Patricia…elle dira qu'elle a été enlevée et violée….qu'elle voulait pas placer ces bombes ni participer à des hold-up…qu'elle ne connaissait rien à la doctrine guaraniste du pouvoir du peuple par le peuple au terme de la lutte révolutionnaire… avec tout le fric de son père et le prestige de son nom le jury gobera tout…et puis, nous, on enterre le dossier…t'as qu'à….hein ?…t'as qu'à…"
Et il avait fait ce que les flics lui avaient demandé…c'était pour son bien, ils le lui avaient dit et puis aussi celui des autres. Toute cette histoire de révolution guaraniste c'était de la roupie de sansonnet, c'était bon pour de tout jeunes étudiants ou des filles de riches qui s'ennuient et rêvent de sensations fortes comme Patricia, mais pas pour lui ni même pour ce brave Winston qui avait disparu, lui…heureusement qu'il avait eu à faire à des flics intelligents  et humanistes avec ça… des types qui, en somme, comme ils le lui avaient dit, voulaient amender… c'est ça, amender… ne pas venger mais remettre du bon côté.. alors, il avait fait ce qu'ils lui avaient dit de faire.. et c'était pas sa faute si Jesse n'avait pas compris...quant à Winston il s'était sans doute barré en Amérique latine… c'est ça, l'Amérique latine…il avait toujours aimé… même qu'il apprenait l'espagnol quand il ne confectionnait pas des bombes.
Et puis cette pimbêche de Patricia qui avait raconté aux flics que Jesse l'avait enlevée et violée…alors qu'elle couchait avec toute la bande…et pas seulement un à un…quelle mascarade son procès !… à se tordre de rires devant son air de petite fille sage qui revient d'un voyage en barbarie…les caméras des banques étaient pourtant formelles se permettaient de souligner quelques journalistes que le père n'avait pas arrosés: c’est elle qui donnait des ordres durant les hold-up et tenait les employés en respect… pas du tout le comportement d'une pauvre fille terrorisée que l'on force à braquer… une vraie passionaria cette Patricia…c'était clair comme de l'eau de roche…mais bon, tout est à vendre, les journalistes et la reine d'Angleterre avec !
Il se trouvait à présent à trois mètres du musicien qui tourna la tête de son côté…il avait du être dérangé dans son improvisation par son approche un peu bruyante, des passants le regardaient l'air interloqué, ils devaient penser avoir à faire à un ivrogne…un de plus qui a l'alcool agressif et qui n'aime pas le free jazz…, certains s'interposaient déjà entre lui et le musicien et un autre prit son téléphone cellulaire pour appeler la police.
Le musicien cessa de souffler dans l'instrument, retira ses lunettes et le fixa de ses yeux gris et morts…il était aveugle…mais il sentit son regard éteint le transpercer comme la plus aiguisée des lames…
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Quand il se réveilla, il était chez lui, le soleil était déjà haut dans le ciel.  Il avait l'impression que dans sa tête un clou s'enfonçait millimètre par millimètre et y creusait un trou. Il avait la gorge sèche, la bouche pâteuse et le souffle court.  A son chevet Joan lisait un magazine.
"Qu'est-ce qui t'a pris de boire comme ça hier ?" lui dit-elle sur un ton de reproche.
"Tu te rends compte que tu t'es retrouvé chez les flics qui t'ont ramené dans cet état jusqu'ici ?
Weston n était pas trop content, il y avait une réunion importante ce matin pour mettre en place la stratégie de communication et j'ai compris qu'il n'appréciait pas ton absence…c'est pas sérieux à ton âge toute cette histoire et puis - elle s'arrêta un instant pour se servir une tasse de thé - pourquoi t'en es-tu pris à cet inoffensif cracheur de feu sur Fisherman's Wharf ?
Un aveugle en plus !"
Elle ne lui laissa pas le temps de répondre et quitta la pièce. Il se rendormit aussitôt.
Une ou deux heures après elle revint lui servir une tasse de verveine. Son mal de tête s'était estompé mais il se sentait épuisé…au bout du rouleau.
Elle le regarda en souriant et lui dit:
"Je suis allée à l'YMCA, hier, pour leur donner ton saxophone, mais figures-toi qu'ils n'en ont pas voulu !"
"…?"
"Ils ont appelé un type qui avait un bec sur lui, il l'a essayé et n'a pas réussi à en sortir un son, alors ils m'ont dit que je pouvais le garder et je suis repartie avec…
j'en fais quoi ?"
Elle n'attendit pas sa réponse et continua son sermon sur le même ton protecteur et sentencieux:
"T'as eu de la chance d'être tombé sur des flics compréhensifs, ils auraient pu te coller une ivresse sur la voie publique, des menaces et une tentative de coups…tu ne le réalises vraiment pas…ils ne l'ont pas fait parce que tu n'avais pas de casier judiciaire et que t'étais connu comme un citoyen modèle ! Moi je voudrais simplement qu'à partir de maintenant tu cesses systématiquement de te verser un whisky soda le soir en rentrant…c'est comme ça, l'air de rien, que l'on devient alcoolique !"
Elle lui passa une serviette chaude sur le front,  lui sourit et conclut:
Bon, je vais pas trop me plaindre, il y a pire… mais tu devrais rester raisonnable !
N'est-ce pas, David ?"

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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Commentaire n°1 posté par penis enlargement le 28/09/2009 à 05h01

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