Déposé à la « Société des Gens de Lettres », Paris Mars 2006
pour Yoko.

Juan Alvarez de la Merced, commissaire principal de la Police Judiciaire de San Luis, Rio Colorado, était de mauvaise humeur. Il n’avait pas l’habitude d’être
dérangé en pleine nuit et certainement pas pour un suicide mais, cette fois, le cas était un peu plus compliqué, d’une part il s’agissait d’un étranger et l’ambassade allait demander des comptes
et, de l’autre, chose curieuse et suspecte, le « suicidé » s’était tiré deux balles, ce qui était pour le moins surprenant.
Il se trouvait dans la chambre de l’hôtel « Las Flores » où les faits s’étaient produits voici une heure. Le gérant de l’établissement, aussi ennuyé que le policier, se tenait debout dans
l’embrasure de la porte prenant l’air important mais ne sachant manifestement pas quoi faire sinon regarder le va et vient des policiers, ambulanciers et autre médecin légiste.
« De toutes façons faudra faire une enquête » dit Alvarez à Antonio Moreno, son adjoint.
« Vous croyez, Senor Principal ? »
« Nous n’y couperons pas...se tuer en se tirant deux balles dans le corps, cela n’arrive pas tous les jours ! »
« Vous l’expliquez comment, vous ? » demanda Moreno
« Il s’est mis le canon de la 22 long rifle dans la bouche croyant que cela suffirait à le tuer. Ce qu’il ne savait pas c’est que ce calibre ne fait pas tellement de dégâts, il a suffi que
l’inclinaison de l’arme épargne des organes vitaux comme la veine jugulaire interne ou la carotide primitive pour que la déflagration lui fracasse la mâchoire et rien de plus ... »
« Et ensuite ? »
« Il s’est sans doute évanoui une ou deux minutes avant de réaliser qu’il s’était raté...puis, je suppose qu’il a armé le fusil à nouveau...et j’imagine la force déployée en pareille
circonstance, après il a pointé la 22 sur le cœur. Là il ne faut pas grand chose pour en finir. »
Un policier tendit au commissaire une liasse de papiers maculée de sang.
« C’était sur la table, Senor Principal ! »
Alvarez de la Merced jeta un coup d’oeil sur le manuscrit. Il devina qu’il était écrit en français. Il le fit consigner sur le rapport de son greffier puis, estimant qu’il en savait assez, se
décida à regagner son lit.
Le gérant de l’hôtel le salua bien bas et pesta sur le client dont la mort avait à ce point perturbé la bonne marche de son établissement.
Je m’appelle Marc Rugier, j’ai soixante-deux ans et je vis à Paris. Je suis atteint d’un cancer du foie qui me laisse six mois à vivre. Je n’attendrai pas plus longtemps, dans quelques minutes je
me donnerai la mort en me tirant une balle de 22 long rifle dans la bouche.
L’arme, je l’ai achetée il y a quelques heures à l’Armeria Arturo Gonzales E Hijos , camino de California, à trente kilomètres de San Luis Rio Colorado où je me trouve à rédiger ces
lignes dans ma chambre d’hôtel.
Cette issue, je l’ai décidée après ma rencontre avec un jeune et belle femme de trente ans, Margarita Alvarez, ma fille, au « Bosque », une cantina où, naguère, j’allais danser avec sa
mère.
Sa mère est morte il y a deux ans et cette jeune femme est aussi désespérée que je le suis moi-même.
Si, pour motiver sa souffrance, elle a un homme, emprisonné à une centaine de kilomètres d’ici, moi je n’ai plus rien, plus d’illusions, plus d’identité, plus de valeurs, plus de croyances, rien
qu’un vide qui m’attire irrésistiblement à la manière d’un trou noir dans quelque ciel froid d’une galaxie inconnue.
Je suis pourtant un homme d’ordre. Ce n’est pas par hasard si, tout comme mon père, je suis devenu ingénieur, issu de Centrale. C’est dire qu’un programme, pour moi, est un plan que l’on suit
méticuleusement, même si dans mon cas il s’agit d’un plan d’agonie. De plus, je suis calviniste pratiquant et six mois pour préparer mon âme à sa demeure d’éternité ce n’était pas de trop.
Mais le Seigneur n’est désormais plus mon berger et Il ne me guide plus vers des pâturages trop verts pour être honnêtes et crédibles, ma révolte sera , dès à présent, ma seule
justification et je la jetterai à Sa face et à celle des miens comme un cri de rage trop longtemps contenu.
Tout a débuté voici deux mois un jour de juillet où, quittant l’hôpital, mon dossier - pourquoi ne pas écrire « mon verdict « ? - sous le bras je revenais de ma rencontre avec
le professeur C., mon médecin.
« Vous êtes fort, Rugier, je peux vous parler ouvertement . Six mois tout au plus, mon ami ! C’est pas la peine de continuer un traitement...inutile ! Des antalgiques, c’est tout ce qu’il vous
faut et mettez vos affaires en ordre ! »
Il m’avait serré la main en m’assurant de sa profonde sympathie sur un ton de condoléances anticipées.
J’en étais là quand un inconnu m’interpella :
« Vous ne seriez pas Marc Rugier par hasard ? »
Il avait à peu près le même âge que moi, aussi mince que j’étais décharné, il ne me rappelait rien mais j’ai senti ma gorge se nouer et cette vieille angoisse familière me reprendre.
Sa voix venait d’un ailleurs trouble que je ne connaissais plus, un ailleurs brouillé, glauque même, à la lisière de mondes qui m’effrayaient.
Je répondis affirmativement et il se présenta :
« Michel Berl, je suis médecin, mon nom ne vous dit rien ? »
« ... »
« Je vous ai connu autrefois, avant votre accident, quand vous travailliez au Mexique pour les « Plâtres Mafarges Mexico », nous étions même de bons amis... »
A nouveau un spasme me tordit l’estomac et je ne sus quoi lui répondre.
L’inconnu continua de me dévisager pendant que nous prîmes l’ascenseur pour nous rendre au rez-de-chaussée.
Là, dans l’antre de cet hôpital où flottait une âcre odeur d’éther à l’arrière goût de nux vomica il me proposa de prendre un verre à la caféteria.
« Une menthe à l’eau vous fera du bien et puis je pense que si nous nous sommes revus c’est que quelque part le destin l’a voulu, il y a de ces rendez-vous qu’il ne faut pas manquer, ne le
pensez-vous pas ? »
Je ne me sentais pas en mesure de répondre, mon esprit était troublé. Je le regardai bien en face, puis droit dans les yeux mais je ne vis rien qui puisse me rappeler l’avoir eu, autrefois,
comme compagnon dans une vie échappée de ma mémoire. C’était comme si un rideau masquait entre lui et moi un monde qui me serait interdit.

Voilà ce qui m’a amené ici à San Luis Rio Colorado trente deux ans après y avoir travaillé pour cette entreprise française. J’y pense en contemplant, depuis la fenêtre entrouverte de ma chambre,
le ciel étoilé et je réalise que très bientôt, dans quelques instants même, je partirai à mon tour, à la manière d ‘une étoile filante, dans ce firmament mystérieux où la Croix du Sud est
souveraine. Seul un bref scintillement évanescent marquera mon passage dans cet aeon , rien de plus, rien de moins que ce frémissement imperceptible. Après, « mes os seront secs et
mon espérance morte ».
Et je disparaîtrai à tout jamais, débarrassé de ma peur, de ma souffrance et dans la lumière de ma lucidité retrouvée.
La rencontre avec Berl m’avait bouleversé et au fur et à mesure qu’il me parlait, je distinguais vaguement dans ma tête comme une ombre folle, celle d’un fantôme volage dansant de part et d’autre
de ma mémoire sinistrée et s’éclipsant à chaque fois que je tentais de le cerner pour le dévoiler. Puis il revenait en poussant des cris de joie et de peur à la fois, comme ces enfants
hilares qui jouent à colin-maillard.
Nous nous sommes revus deux jours plus tard dans un restaurant asiatique du dix-septième arrondissement à l’enseigne « L’Asie Perlée » et j’avais trouvé ce nom plutôt bizarre,
pourquoi pas « Perle d’Asie « comme tous les autres ?
Il faisait chaud et lourd ce soir là. A l’est de la capitale grondait déjà l’orage et je devinais que bientôt une pluie diluvienne chasserait de la rue ses rares passants.
Il n’y avait, dans le restaurant, qu’un couple d’Africains et leur petite fille qui jouait silencieusement avec sa poupée à même la moquette. Derrière le comptoir, le patron, impassible Chinois à
l’allure d’un Bouddha extatique, contemplait sans ciller quelque monde connu de lui seul.
Les dernière instructions du professeur C. me revinrent en mémoire : « Un cancer du foie en phase terminale vous coupe l’appétit de sorte que d’une manière ou d’une autre il faut vous
forcer à manger, préférez les viandes rouges, les poissons et les légumes. Et surtout nourrissez vous ! »
Berl transpirait à grosses gouttes il parlait rapidement et articulait mal. J’avais parfois de la peine à le suivre. Il ne mangeait pratiquement pas et jouait avec les baguettes en sirotant de la
bière chinoise. Il semblait se débarrasser d’un poids qui lui oppressait les épaules depuis des années. J’étais mal à l’aise aussi ; cette invitation je l’avais acceptée au bout d’une longue et
douloureuse interrogation sur son utilité. Je ne voulais cependant pas mourir sans connaître cette souffrance anonyme qui m’avait poursuivi tout au long de ma vie et souhaitais
dévoiler, enfin, l’origine de cette cicatrice.
« Je suis retourné en France dix-huit mois après ton accident. J’ai téléphoné à tes parents. Ils m’ont raconté ce qui c’était passé avec toi, ton coma, ta rééducation. Ils ne m’ont pas parlé de
ton amnésie. Ils ont refusé de me recevoir sous prétexte que tu étais trop faible... »
Ainsi donc au Mexique je n’avais pas seulement prêté mes services au groupe « Plâtres Mafarges », j’avais vécu une histoire d’amour avec une autochtone que je souhaitais épouser. C’est pour
annoncer cette nouvelle et la venue prochaine de l’enfant qu’elle portait que je suis retourné dans ma famille où un accident cérébral m’a terrassé me laissant partiellement amnésique.
Je savais que cette annonce n’était pas vraiment celle que mes parents eussent voulu faire paraître dans « Le Figaro », qu’ils s’attendaient à mieux que ces amours trop épicées à leur goût.
Epouser une fille des Tropiques était-ce vraiment le mariage qu’il fallait à leur fils unique ?
Mon accident et l’amnésie qui s’en suivit avaient donc de bons côtés !
Mon père était ingénieur comme moi. Mais lui était sorti major de sa promotion alors que je m’étais contenté de rester au milieu du rang. Cela me valut une réputation de poète un peu volage et
rêveur...après tout, on a les poètes que l’on mérite !
Ma mère était fille de pasteur et donc parée d’une aura qui faisait d’elle un don de Dieu, une femme sensée ! Elle et lui n’eurent donc pas ces états d’âme qui sont le propre des catholiques et
des faibles.
Après mon accident ils me « rétablirent » dans l’acceptation la plus étymologique du terme, ils me remirent à table et firent ce que l’on fait à ces jeunes pousses qui se mettent à croître au gré
de leur humeur et que l’on lie à un tuteur. C’est exactement ce qui m’est arrivé et c’est seulement face à Berl, ce soir orageux de juillet, que je le réalisai.
Ils ont mis fin à ces chemins de traverses que j’ai, paraît-il, arpenté avec tant de bonheur autrefois sur les routes ensoleillés de San Luis à Hermosillas et de Nogales à Laredo.
Berl m’avait présenté une photo en noir et blanc. Je m’y trouvais en compagnie d’une jolie fille aux longs cheveux noirs. A l’arrière plan quelques palmiers et un mur d’enceinte. J’avais mon bras
autour d’elle qui souriait heureuse et détendue à mes côtés. Au dos de la photographie, Berl avait écrit « 26 mai 1969 ».
« Je croyais l’avoir perdue, cette photo, j’en étais même sûr et voici que pas plus tard qu’hier elle réapparaît...vraiment les dieux sont avec nous ! »
La photo ne me rappelait rien...aucune réaction dans ma mémoire trahie.
Berl continuait :
« Vous formiez un beau couple, les Américains disaient de vous « The handsome couple of the year ». On ne vous voyait pas souvent, comme tous les amoureux du monde vous demeuriez un peu seuls.
»
Je le laissai parler, déjà mes pensées étaient ailleurs, loin de Paris, de ma famille, de mon passé, elles s’en allaient au delà des mers vers ce pays que ma mémoire avait gommé de ses
souvenirs.

A l’heure où j’écris ces lignes les chats-huants et les matous s’échangent leurs stridulences dans les rues de la ville et à l’étage au dessous du mien un
rire cristallin de femme s’échappe gaiement dans la nuit. Et toi, Seigneur, tu t’es ri de ma détresse !.
Il y a deux jours, venant de Paris, j’ai atterri à Tucson (prononcez Tou-San), Arizona et, delà, j’ai loué une Dodge blanche pour rallier, à travers les déserts de cactus, la ville de San Luis
Rio Colorado, jumelle de San Luis, Arizona. J’ai directement reconnu l’immense mur, couronné de fils de fer barbelés qui traverse la ville et marque la frontière d’où les miradors pointent sur
cette dernière des projecteurs puissants qui traquent les clandestins du Mexique et d’ailleurs.
Le douanier mexicain dont la gentillesse débonnaire tranchait sur l’arrogance froide de ses collègues du nord était-il le même qu’il y a trente-deux ans ?
J’avais à l’époque, je la revois maintenant, une Chevrolet rouge. Une Chevrolet ou une Pontiac ? Je ne m’en souviens plus. Cette frontière je l’ai franchie je ne sais combien de fois pour ramener
de l’Arizona des marchandises rares et chères à San Luis. Je me rappelle l’œil un peu éteint des douaniers… sans doute l’abus de Tequila . Le coffre chargé je passais devant le drapeau mexicain
qu’un vent léger venu du Sud-Est faisait flotter avec grâce au bout de sa hampe.
Ma femme Monique n’avait pas apprécié ma décision de partir rejoindre ces souvenirs, sa colère était à la mesure de sa personne, policée, réfléchie mais cinglante.
« Partir seul au Mexique dans ton état, mais tu es inconscient, mon ami ? Et pour faire quoi...courir après des souvenirs évaporés. ? ... »
« Et puis ce Berl...que sais-tu exactement de lui ? Rien. Du vent ! Va t’en savoir ce qu’il veut encore te vendre celui-là. »
Le professeur C. n’était pas trop enthousiaste non plus :
« Vous feriez mieux de vous laisser vivre plutôt que de dévoiler un passé de toute façon révolu. »
Et j’avais songé, moi, que « laisser mourir » eut été plus approprié.
« Un amour poivré et une enfant en plus ! Tu ne trouves pas, mon ami, que c’est un peu fort de café à ton âge ? N’as tu pas réalisé que pour ces filles, à l’époque, l’étranger c’était
l’aubaine et le revenu assuré ? Vraiment tu es naïf ! »
Elle et mes enfant étaient furieux de me voir partir. Furieux et inquiets. A quoi bon discuter, à quoi bon leur faire comprendre que depuis ce temps une douleur sourde tapie quelque part dans ma
mémoire se manifestait régulièrement à la manière d’une plainte lancinante.
La ville, je le constatai aussi, s’était démesurément agrandie. Aux bâtiments pauvres et tristes avaient succédé des constructions élégantes en verre et acier. Une grande et belle avenue
bordée de platanes tropicaux donnait de l’ombre à la cathédrale espagnole et à l’élite des magasins qu’elle abritait. A l’époque, je le revis aussi, nous nous promenions dans les rues
poussiéreuses de la ville, dans la calle Nicaragua - existe-t-elle encore celle-là ? - elle portait, je m’en souviens maintenant, une robe blanche toute simple qui mettait son teint et ses
cheveux en valeur. Cette robe je la lui avais offerte au retour d’une mission à Hermosillas ou Nogalès je ne le sais plus. Son cou était orné d’un collier de corail rouge...ce n’était pas du
corail mais du jaspe et je l’avais acheté à Santa Fé, Nouveau Mexique où nous avions passé une fin de semaine, et même que ce n’était pas Santa Fé mais Taos et sa réserve d’Indiens
Pueblos...c’était bien du jaspe.
Nous étions dans un motel, la Chevrolet garée devant la chambre...je la revois cette Chevrolet, ce n’était pas une Pontiac, j’en suis sûr à présent....et il y avait l’air conditionné dans cette
chambre, un luxe qu’elle ne pouvait pas se permettre chez elle à San Luis dans sa banlieue ouvrière.
Et nous nous promenions dans cette réserve d’Indiens de Taos au milieu de riches et bruyants Américains qui achetaient des bibelots et des bijoux ethniques. Nous nous tenions par la main comme si
nous avions peur de nous perdre.

Le sceptre de cet amour perdu était donc revenu, ici à San Luis, quelques mois avant ma mort programmée. Berl, à la manière d’un chirurgien avait incisé l’épaisse chape qui couvrait ces mois
effacés et des poussières du passé s’étaient échappées, les unes après les autres, comme de vieux complices retrouvés au détour de la vie.
Là, je retrouvais une route entre Sonoyta et San Luis, une route bordée d’énormes cactus que de drôles d’oiseaux au bec démesuré perçaient pour y dérober un suc frais et ravigotant et
ailleurs il y avait cette poussière qui accompagnait la voiture quand sur les routes le long de la frontière nous passions en écoutant la country musique salués par des peones qui riaient
pour le plaisir de rire comme le font tous les pauvres du monde.
Je regarde le ciel étoilé, cesse d’écrire et songe que désormais elle est morte cette peur venue de nulle part. Je lui ai retiré son masque effroyable et derrière il n’y avait que le
néant. A présent il n’y en moi plus aucun vide, plus de vertige nauséeux. Je connais enfin la calme assurance de celui qui sait.
« Tu n’as jamais songé à en savoir plus ? » m’avait demandé Berl.
Et ma réponse fut directe et violente même.
« A en crever ! Je sentais en moi que quelque chose m’avait été dérobé mais je ne savais pas quoi. Je pressentais que cela m’était précieux sans pouvoir l’identifier. Les médecins m’ont dit que
cette impression était somme toute normale, ils m’ont donné des pilules pour que je me calme et puis fini ! »
Il y eut un silence et je continuai :
« Quand j’ai émergé du coma, j’ai connu petit à petit, cette peur venue de nulle part...je crois que le mot « peur » ne convient pas, ni même « angoisse »... » vide » serait plus
approprié...vertige du vide pour être précis. J’avais le sentiment de vivre à côté d’un ravin menaçant qui se trouvait près de moi et sur le point de m’aspirer dans son précipice sans que je
sache pour quoi il était là, ce ravin.
Quand j’ai interrogé ma famille sur cet épisode mexicain ils m’ont dit que j’avais travaillé pour les « Plâtres Mafarges, Mexico » et puis c’est tout, rien d’autre ! Une ligne sur un curriculum
vitae. Mais il y avait dans ma tête un étranger qui me réclamait des comptes sans jamais les détailler. »
La petite fille Africaine s’était endormie. Dans le restaurant régnait un calme qui contrastait avec le désordre de mon esprit. Désormais j’avais ma mort et mon passé à gérer, je ne m’y attendais
pas et Berl, avec ses phrases toutes simples avait bouleversé tous mes plans.
Les Africains ont quitté le restaurant emportant leur petite fille dans les bras. Une pluie diluvienne s’est abattue sur le quartier avec une force telle que le patron abandonna un instant sa
placide et confiante contenance pour retourner vers la cuisine toute proche.
Je songe aux miens. Pourquoi dis-je les « miens », pourquoi me les accaparer sinon par pure habitude ? Ne sont-ils pas, eux aussi, des étoiles sans orbite comme je l’ai été jusqu’à présent. ?
Des zombies programmés pour se comporter comme on attend d’eux qu’ils se comportent, sans détours hasardeux, sans surprises aucunes.
Avec Monique, ma femme, une quasi cousine, qui m’avait soigné et que mes parents m’ont si gentiment pressé d’épouser dès lors que ma santé se rétablissait, pas de surprise imprévue. Elle me fit
deux beaux enfants comme il faut. Un fils ingénieur, lui aussi, le pauvre ! Et une fille, pastourelle à son tour, mariée, depuis un an et déjà enceinte. Quant à moi, je commençai une carrière
toute tracée d’après le plan signé à l’avance dans la société anonyme T&S dont je fus le fidèle et dévoué cadre ou, mieux dit, le laquais zélé ...dommage que ce cancer ait interrompu une si
belle destinée.
Et je le bénis aujourd’hui ce crabe qui nécrose mon foie mais réveille ma conscience anesthésiée. Mais moi, je ne Te bénirai pas pour Ta justice !
Tous m’avaient donc caché cet épisode de ma vie. Occultée cette idylle de pacotille à leurs yeux et ignorée cette souffrance qui envahissait ma conscience au fur et à mesure que leur indifférente
impassibilité s’opposait à ma recherche d’un repère connu et accepté.
Ici, à San Luis, une musique familière me ramène aux jours d’autrefois quand le vent complice nous entraînait, Maria et moi, de monts en collines vers le désert de Yurba au Sud et puis à l’Est
vers l ‘Océan au bout de la Sierra Nevada.
Et ils estimaient le faire « pour mon bien », pour remplacer ce qui fut moi par un masque de circonstance dans lequel ils reconnaîtraient leurs faces sans hésitation.
La nuit est mon amie. Elle me sourit à chacune de mes insomnie. Je la rejoins avec le même plaisir qui fait retrouver une maîtresse complice et aimante. La lampe de la femme aimée ne s’éteint pas
la nuit. Celle-ci est ma dernière et mienne à jamais.
J’ai rencontré le détective Bustamante ce matin. Un petit bonhomme replet aux cheveux teints, la moustache finement taillée. Il parlait avec affectation comme pour justifier ses honoraires pour
le moins pharaoniques. Il m’avait envoyé son rapport dans une reliure cartonnée au dos de laquelle il y avait sa photographie et sa devise « servicio y discrecion ».
Durant le déjeuner où son appétit apprécia, c’était évident, un chili con carne gigantesque alors que je chipotais péniblement mes tortillas il me résuma la situation:
« Margarita Alvarez, la fille de Maria Diaz, adoptée par le mari de cette dernière, Arturo Alvarez en 1980 a été condamnée en 1990 à cinq ans de prison pour complicité passive dans un trafic de
drogue et obstruction à l’instruction judiciaire. Libérée sur parole elle travaille actuellement dans une fabrique de bijoux en argent. Elle est la compagne de Ramon O. condamné à vingt ans de
prison pour trafic de drogue et meurtre. »
Il reprit un peu de bière et continua.
« En somme une histoire classique qui voit une jeune fille bien sous tous rapports s’éprendre d’un voyou qui l’entraîne dans ses histoires louches.
Elle est toujours sa compagne à l’heure actuelle et lui rend régulièrement visite à la prison de Nogales. Quant au reste, sa vie est on ne peut plus banale. Elle a fait de bonnes études
secondaires, parle anglais couramment et passerait totalement inaperçue. Une femme qui n’aurait pas d’histoire sinon celle que je viens de vous relater.
J’ai insisté pour qu’elle accepte de vous recevoir. Elle ne le voulait pas, me répétant que son passé ne l’intéressait pas et que ce Monsieur qui viendrait de France pour faire sa connaissance et
lui parler n’allait que prendre du temps qui lui était compté. C’est une fille qui se méfie un peu de tout le monde, Senor, il est vrai aussi que son Ramon n’était pas tellement apprécié du
milieu alors, elle a peur de règlements de comptes ou de bandes rivales qui pourraient faire pression sur elle. »
Je laissai mes tortillas dans leur plat où elle se trouveraient mieux qu’ailleurs pendant qu’il me montrait un jeu de photos.
C’était une jeune femme à la longue chevelure noire, portant une élégante robe couleur saumon qui soulignait la finesse de sa taille et le galbe de ses longues jambes. Elle sortait d’un magasin
tenant des deux mains un grand sac.
« C’est à la sortie d’un magasin de la calle Hermosa - me dit Bustamante fièrement - elle venait de s’acheter quelques vêtements et là - poursuivit-il en me montrant une autre photo - elle
rentre dans son atelier de bijoux... différente ne trouvez-vous pas ? »
On la voyait de profil, en jean et chemise blanche, pénétrant sous un porche une serviette à la main gauche ses cheveux ramenés en chignon.
« Et la voilà en voiture... » fut la suivante.
Je l’interrompis :
« Où nous voyons nous, Monsieur Bustamante ? »
Dans un endroit appelé « El Bosque » sur les bords du Rio Colorado, pas loin du pont frontière avec l’état de Baja California, c’est à l’heure de votre rendez-vous, un endroit particulièrement
calme et, à mon avis, il n’y aura personne. Elle vous accorde une heure. Tenez, voici l’itinéraire et une photo. »
Décidemment, ce n’était pas un détective mais un photographe.

« El Bosque » me disait quelque chose. Une grande cantina perdue dans la verdure sauvage du Rio. J’y étais sûrement allé avec elle et nous avions probablement rêvé sur les bords du fleuve
en faisant ricocher des cailloux blancs sur la surface de l’eau.
La photo ne me rappelait rien. C’était un bâtiment moderne reconstruit il y a une dizaine d’année à peine dans le style nord-américain qui remplace celui des haciendas typiques de jadis.
La route qui y menait était fleurie de massifs de bougainvillées, la route des fleurs comme l’assurait le prospectus de l’office de tourisme que Bustamante, prévenant jusqu'à l’obséquiosité,
avait glissé dans le dossier.
Sur la radio de l’Arizona voisine, un cow-boy chantait « I’m gonna die with my dreams on » et je songeais que la chanson était prémonitoire, que moi aussi j’allais mourir avec mes rêves.
Quittant la ville de San Luis j’avais remonté l’Avenida de la Revolucion et retrouvé par pur hasard le petit immeuble à quatre étage qui abritait, entre autres, les bureaux des «
Plâtres Mafarges Mexico » Elle travaillait au quatrième, je l’ai revu précisément cet épisode, et nous nous étions rencontrés pour la première fois dans le local qui abritait les distributeurs de
boissons et l’énorme photocopieuse. Deux ou trois jours après, à l’angle de l’avenue et de la calle Pancho Villa, il y avait un arrêt de bus. C’est là que je lui ai proposé de la ramener chez
elle et c’est sans doute dans ma voiture que tout a commencé. En somme une idylle fort banale.
Au « Bosque » nous allions sans doute danser comme tous les jeunes gens de l’époque. Il devait y avoir le samedi soir un orchestre local offrant aux étoiles du ciel ses rythmes de salsa et de
rumba avec les odeurs de rhum et d’alcools pimentés qui parfument les Tropiques. Les filles se déhanchaient de plus en plus à mesure que la nuit chaude se prolongeait et que brillaient les
yeux des garçons.
A présent, ces danses sont changées en deuil !

Peu avant les structures métalliques du pont frontière, j’ai distingué les palmiers vénérables entourant « El Bosque ». A ma droite il y avait une petite
agglomération entourant l’armurerie « Arturo Gonzales E Hijos ».
J’ai pris la contre-allée et garé la voiture au moment même où sa petite voiture japonaise faisait de même. Elle quitta le véhicule et se dirigea vers l’établissement d’un pas décidé et
rapide. Seule sa manière brusque de triturer la bandoulière de son sac trahissait sa nervosité. Elle était conforme à la photo, belle mais avec une certaine dureté dans les traits.
N’était-ce qu’un effet de la prison ?
« Monsieur Rugier ? » me dit-elle en me voyant.
Bustamante avait dit vrai. Il n’y avait personne dans la grande salle hormis quelques serveurs désoeuvrés que notre intrusion ne mis pas en émoi. Nous nous installâmes dans le fond de la salle.
Il y faisait très frais, presque froid. Elle portait une robe fuchsia, une robe toute simple et une ceinture bleue. Nous échangeâmes quelques paroles de circonstance.
Après ces banalités, sans rien me dire, elle sortit de son sac une photo en noir et blanc, la même que celle de Berl et je me revis souriant à côté de sa mère.
« Je suppose que c’est pour cela que vous êtes venu, Monsieur Rugier ? »
Son anglais était impeccable, exempt de tout hispanisme comme c’est souvent le cas dans les régions frontières, seule une intonation un peu chantante trahissait ses origines.
Au dos de la photo il y avait écrit d’une fine écriture de femme « 26 de mayo 1969 »
« Parfaitement, Mademoiselle, je souhaitais retrouver un passé si douloureusement perdu, Bustamante a du bien vous informer... »
Elle eut un regard froid, pris du thé et répondit sur un ton qui se voulait neutre mais était assez sec :
« Je trouve qu’il a plutôt mal présenté les choses, Monsieur Rugier, mais bon, c’est un flic, pas un psychologue. J’imagine, pour ma part qu’il a du vous adresser un rapport fort circonstancié
sur moi, ma vie, mon œuvre, n’est ce pas ? »
« ... »
« En admettant - poursuivit-elle sans me laisser le temps de répondre - que je croie tout ce que Bustamante m’a expliqué sur votre amnésie partielle, que voulez vous que je fasse, à quoi cela
nous servira-t-il ? Vous ne vous attendiez tout de même pas que je me jette dans vos bras en criant « Papa ! », vous n’êtes pas naïf à ce point, Monsieur Rugier ? »
« Je voulais simplement, avant de mourir, vous expliquer... »
Elle me coupa avec véhémence « Et vous donner bonne conscience, c’est trop facile ! »
Il y eut un silence, ample, démesuré, comme une brume épaisse à même un sol humide et je sentis à nouveau cette angoisse amère remonter en nausées le long de mon oesophage et m’oppresser la
glotte.
« Ma mère a horriblement souffert - reprit-elle - elle se sentait abandonnée. Elle ne m’a parlé de cette souffrance que dans les dernières années de sa vie. Au parloir de la prison pour être
précise. Avant vous n’étiez qu’une ombre maléfique lovée dans sa mémoire, une ombre honteuse et que l’on cache. »
« Il est une sagesse qui produit beaucoup de mal ». Cette phrase me revint subitement à l’écoute de cette jeune femme au débit saccadé. Avais-je eu raison de venir expliquer la cause des
malheurs de sa mère ? Et si mon geste n’engendrait que plus de désespoir encore ?
« Vous savez, ma mère a vécu toute sa vie avec une plaie qui, jamais, ne s’est refermée et ce n’était pas la honte d’être une fille mère trahie et abandonnée, une fille déshonorée et par un
gringo de surcroît, c’était plus grave, bien plus grave que cela et se situait au niveau de l’âme ; une âme détournée par quelque artifice dont vous connaissiez, à l’époque, les tours et
détours.
Voilà ce que ma mère m’a dit quand j’étais dans cette prison...de vous et de cet amour qu’elle vous a accordé et qu’elle n’a jamais renié, Monsieur Rugier, jamais renié...qu’elle vous a offert
d’une manière si totale, sans partage et qui l’a tuée longtemps avant sa mort...vous, au moins vous ne la connaissiez pas votre souffrance ! »
« C’est tout aussi frustrant et douloureux » répliquai-je maladroitement.
« Peut-être, Monsieur Rugier, peut-être, mais une souffrance avec ou sans visage reste une souffrance tout de même et puis, elle était à vous tout seul cette souffrance, enfermée dans votre tête
comme votre cancer l’est à présent dans votre corps. Le monde entier, vos proches les premiers, la niaient cette souffrance et il n’y avait qu’elle et vous dans cette répugnante intimité obligée,
mais pour ma mère c’était les autres qui en rajoutaient quand elle parvenait à se reprendre ! »
Je ne savais quoi répondre, moi, fils de riche, élevé dans un confort protecteur et aseptisé, à cette fille trempée dès les entrailles de sa mère, dans l’âcre parfum du malheur.

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