Samedi 7 juin 2008




Ce qu’ils me reprochent, les yeux dans les yeux, sans chercher les mots, sans ambages, sans y mettre des formes, c’est de mener une vie sans histoire ! Une vie à l’horizon bien dégagé, une vie sans virages, sans surprises…ils ne l’acceptent pas…ce n’est pas dans leurs mœurs, je les ai trahis !

Et c’est vrai, dans ma vie il n’y a pas grand chose,  il n’y a même rien !

Pas de famille,  pas d’amis, pas de passions (encore que…à bien y regarder… mais nous y reviendrons…),  pas de reponsabilités ou si peu. Une vie lisse comme une toile cirée !

Eux, c’est différent. Lui est médecin, généraliste à la retraite et mon frère ophtamologue a réalisé sans doute son rêve caché. Belle promotion ! Elle était institurice,  ma sœur professeure au Lycée. Et de deux !

Moi, je suis contrôleur à la SNCF…pas de quoi imprimer une carte de viste.

Pourtant tout avait bien commencé. De bonnes études secondaires, un bac C et puis le dérapage…il voulait que je fasse médecine comme lui et mon frère, eh bien non ! j’ai fait de la biologie…pas longtemps, deux ans, un diplôme d’études universitaires générales, pas plus... et puis fini. Après, je me suis engagé dans les chemins de fer. Etrange non ?

La biologie c’était déjà un sacré coup, les chemins de fer celui de trop. Coupés les ponts ! On ne s’est plus parlé !

Cela ne m’a absolument pas dérangé, j’étais même assez euphorique, j’avais l’impression d’être enfin moi même et j’étais vraiment moi dans cet univers aseptisé de fonctionnaires à casquettes bleues, la ligne de la retraite en mire. Un univers anonyme comme nos numéros matricule, un univers où l’on se connaît si peu…se voit de loin…correspond par écrit…tout ce qu’il me fallait !

Elle, au début, me téléphonait pour me dire d’une voix larmoyante tout le mal qu’elle pensait de moi et de mon égoïsme et de mon ingratitude face aux sacrifices qu’ils s’étaient tous les deux imposés toute leur vie pour que je puisse, moi, en mener une décente, de vie et faire des études convenables… mais je m’en fichais totalement.

Elle pleurait… c’est ce que je voulais !

Elle disait que j’étais dur, insensible, incompréhensible et qu’en fait ce qu’ils avaient toujours soupçonné se vérifiait au cours des ans. J’ai pas compris à quoi elle faisait allusion, ses jérémiades me laissaient indifférent.

Voila, le mot est lâché, je suis indifférent ! En bon français cela signifie qu’aucune force n’est capable d’influencer ma place ou mon état. Je ne m’intéresse pas à l’autre….A vrai dire, il m’est totalement étranger…

Mais dur, moi ? Je leur ai jamais rien fait ! Toujours été l’enfant quasi modèle :

»bien maman… très bien papa… »…tout ça durant dix-huit ans durant lesquesl j’ai exécuté sans sourciller tout qu’ils voulaient que je fasse. Vous en connaissez beaucoup des enfants comme ça ?

Plus fiable qu’une voiture, plus docile qu’un chien !

Et puis quoi ? Elle me plait cette vie de controleur ! Les trains qui rentrent en gare, les coups de sifflets nerveux, l’atmosphère des départs, les gens (les vieux surtout) nerveux, les enfants qui ne tiennent plus en place, les couples qui se séparent et les trains qui s’en vont lentement d’abord,  pour n’être plus qu’un long ruban gris au bout de l’horizon… c’est pas beau… c’est pas romantique ?





Là dedans, je suis un peu comme un chef d’orchestre ou un hôte accueillant ses visiteurs et  assignant aux uns et aux autres leur place.

Je veille à leur sécurité, je renvoie les resquilleurs, calme les chahuteurs, rassure les vieilles dames et caresse du bout des doigts les jeunes enfants.

Fonctionnaire bien noté, j’ai  refusé une place de contrôleur en chef qui m’avait été proposée avant même le laps de temps coutumier préalable à cette promotion. J’aurais du passer trop d’heures dans un bureau à faire des rapports, noter des subordonnés et assumer des responsabilités. Rien pour moi ! Ils ont regretté et promis que ce serait pour la prochaine…qu’ils se fassent plaisir !….

Les syndicats aussi me voulaient… ils me voyaient bien permanent, mais là encore je me suis éclipsé, j’ai prétexté mon jeune âge, une fiancée imaginaire qui me prenait trop de temps…exit le syndicalisme.

Je suis un solitaire et j’aime ça. J’aime ma compagnie, cela peut vous paraître bizarre, mais je ne me vois pas aimer autre chose…

Tout de même je fais quelques efforts, je bois de temps un temps un coup avec les collègues, on discute…mais pas trop souvent…et puis, pour raconter quoi… ma vie est banale !

Dire quoi à part cette si personnelle et intraduisible obsession ?

Et les femmes me direz-vous ? Je m’en méfie depuis toujours…Tout môme je réalisais déjà le jeu qu’elle inaugurait avec lui…et cela m’a frappé. Et ma sœur, bien vite, s’y est mise elle aussi.

Pourtant je suis bel homme…elles le disent toutes…Je parle bien en plus et sais me conduire comme il faut. J’ai été bien éduqué,  j’ai des manières et ouvre la portière quand des dames s’installent près de moi, en voiture.

Et puis, il y a le regard des voyageuses…souvent flatteur qui appelle l’invite… je n’affabule pas, faut me croire !

Seulement voià, les hommes et les femmes à la limite peuvent s’entendre, ils ne peuvent pas se comprendre !

Un fossé énorme nous sépare des femmes, on ne le réalise pas, nous les hommes, qui sommes un peu comme des caniches égarés chez les chats. Si vous connaissez un tant soit peu les chiens et les chats vous me comprendrez.

Alors les femmes, je les croise, vite fait, bien fait. Je jouis de leur corps sans qu’elles me posent de questions ni ne m’appellent par mon prénom. Leurs chambres sentent le parfum bon marché, la transpiration d’hommes pressés et, quoi qu’elles disent… le sperme… mais cela m’est égal…une relation corporelle, par essence, est muette n’est-ce pas ?

Muette comme ces rapports monnayés…Au bout de l’étreinte, j’observe la fille qui se relève du bidet et se rhabille prête pour le nouveau client…un de plus… c’est lamentable une vie comme ça…faut en finir…

Je suis toujours troublé quand je les quitte et, après, j’ai hâte que la nuit m’enveloppe et ne laisse transparaître sur le trottoir qu’une pluie fine qui scintille sous la lumière jaune des réverbères.

La nuit, voyez-vous, c’est mon domaine et mon refuge, le seul qui m’aille. La nuit, au mieux, je veille, je ne dors pas, mes sens prennent une acuité exceptionnelle qui fait de moi un être différent de celui que vous pouvez croiser le jour.

Il y a quelques années il avait dit, en me toisant d’un air bizarre que j’étais « héliophobe »… peut-être avait-il raison, rien ne m’indispose plus que le soleil, cet astre idiot,  qui nous fait transpirer sous ses insupportables rayons.

Quand je les vois, mes voyageurs,  tout excités à l’idée de lui offrir leurs corps pâles sur les plages l’été,  je me sens envahi d’un tel sentiment de mépris que…

Je préfère, la nuit ! Les savoir endormis et moi pas, pareil au veilleur conscient, qui voit ce qui se cache aux autres, cela conforte ma différence et me renforce dans le sentiment d’appartenir à un autre monde que le leur.

J’ai lu quelque part que les hommes et les femmes étaient, en fait, les descendants inconscients d’extraterrestres venus ici sur Terre sous forme de cellules microscopiques pour échapper à la destruction naturelle de leur planète d’origine.

Eh bien,  moi, je dois venir d’une planète fort éloignée, sans doute aux confins de celle d’où ils viennent tous !…et cela me fait sourire.

A dix sept ans j’ai eu une petite amie, une certaine Betsy. Elle avait quatre ans de plus que moi et s’étonnait, elle qui n’appréciait pas trop les garçons plus jeunes qu’elle, de cette relation amorcée entre nous. J’étais trop mûr pour mon âge me disait-elle…en fait trop vieux et même, à la croire, très vieux.

Elle a mis fin à notre idylle (si on peut appeler ainsi nos après-midi passés dans son studio à mêler nos corps dans une consciencieuse et  imaginative pénétration de nos sexes respectifs) car, m’a-elle avouée un  jour, elle se sentait de plus en plus mal à l’aise avec moi et même carrément angoissée

Elle ne s’expliquait pas cette peur diffuse qui petit à petit l’envahissait au fur et à mesure que ma présence se prolongeait chez elle.

Alors elle m’a raconté n’importe quoi…que j’étais diabolique, pervers, certainement psychopathe et même que mon sperme était froid comme celui du diable !

Comme celui du diable ?…..un jour j’ai demandé à une technicienne qui officiait près de la gare si mon sperme était froid. Elle m’a regardé drôlement…pauvre fille !

Je dois être un drôle de type, ça oui…mais diabolique ?




C’est peut être pour ça que je n’ai jamais eu d’amis. Je mets les gens mal à l’aise. Ils sentent bien que je ne suis pas de leur monde et cela les perturbe. Même mes professeurs au Lycée me trouvaient  différent des autres, mais comme j’avais de bons points ils n’insistaient pas.

Un de ses amis, un médecin,  a-t-il perçu quelque chose ? Alors il m’a demandé si j’allais bien, si je n’avais pas de problèmes et toutes sortes de questions de cet ordre.

 Il s’intéressait à moi !

Cet intérêt subit, je n’ai pas voulu savoir s’il procédait d’un souçi relatif à sa propre respectabilité ou  de ma santé mentale, car en fait il n’attachait de l’importance qu’à sa manière d’être vu et reconnu par les autres. Ca, je le sais !

Aujourd’hui encore, quand dans les trains de nuit je fais ma ronde ou que je contrôle les tickets des gens en vue dans les premières classes, je les imagine tous, imbus de leur personne, se concertant sur le pourquoi de ma défection. Je dois être un déserteur. Ingrat, insensible et déserteur…de quoi vous condamner à mort…

Eux, j’ai déjà songé à les tuer.Tous. Même le rejeton de ma sœur, ce bébé qui braille et souille ses langes !

Je ne l’ai jamais vu, cet avorton, mais l’imagine pareil à ceux que je croise, très vite, dans les wagons. Ce doit être le même tas de bruyante chair rose devant lequel elles se pâment sans décence.

J’ai pas insisté. Ils mourront bien un jour, les uns après les autres.. Lui le premier, elle ensuite…ou le contraire. Cela m’indiffère. Je suis indifférent !

Betsy, maintenant que j’y songe,  avait peut-être suspecté quelque chose : « Tu les hais ! » m’avait-elle dit un jour dit après que je lui eusse livré quelques confidences…sans doute une conséquence de ce « taxi japonais » que nous avions inauguré entre quinze et seize heures.

Pourquoi l’apaisement du sexe se traduit-il si souvent par une logorrhée ? Encore une faiblesse coupable chez nous, les mâles, et dont cette petite Betsy avait profité…

Les « haïr » ? Se réjouir du mal qui peut leur arriver…est-ce bien un sentiment qui me possède ?

La réponse est : oui !

Et pourquoi ce sentiment me possède-t-il ?

Qu’ont-ils fait pour que la haine soit à un point pareil en moi ?

La réponse est : rien. Voilà bien leur tort : ils ne m’ont rien fait !

J’avais vu ce film danois :  « Festen » qu’il s’appellait. C’est l’histoire d’une réunion de famille on ne peut plus friquée qui se se déroule dans un château pour fêter l’anniveraire du patriarche.

Au moment des discours,  un des fils prend la parole et la bouche en cul de poule encence le père…jusqu’au moment où, toujours mielleux, il lui dit que son meilleur souvenir c’était quand il était gosse et que papa venait lui souhaiter une bonne nuit dans la chambre qu’il partageait avec sa soeur et, qu’après le baiser sur le front, le père le sodomisait avant d’éjaculer dans les cheveux de sa sœur.

Ah ce film ! Je l’ai vu au moins dix fois !…Pour dire vrai, j’ai plus été au cinéma depuis…

Mais lui, non…il ne m’a jamais sodomisé….peut-être avec le thermomètre qu’il enduisait, en bon médecin, de vaseline, avant de me le mettre dans le rectum…mais il l’a toujours fait dans le cadre de son rôle de père et de médecin…je vais pas raconter de bobards,  quand même…

Ils ne m’ont pas fait de mal….ni l’une, ni l’autre. J’ai beau fouiller mes souvenirs je trouve rien…

Et puis qu’est-ce que cela change. Mal ou pas, je les hais !

Il y en a qui disent qu’il faut qu’une vie soit emplie d’amour. Que sans l’amour on ne peut pas vivre et qu’est-ce que je sais encore. C’est bien possible…moi, sans cette haine, je crois bien que je me serais jeté à l’eau ou flanqué une balle dans la tête…heureusement que je hais, cela donne un sens à mon existence.

« Mais c’est maladif tout ce que vous racontez…vous devez être affreusement malheureux… »

C’était la réflexion d’une de ses amies, une psychologue chez laquelle il m’avait envoyé peu après la visite chez son ami et confrère.

Elle devait avoir quarante et quelques années, portait un tailleur un peu serrant qui mettait sa poitrine en exergue et laissait deviner un porte jaretelle autour d’une taille jadis fine.

Ce que j’ai pu lui raconter ! J’en avais même remis !

Elle avait bien insisté sur le secret professionnel qui caractérisait notre conversation et j’espérais qu’elle ne le respecterait pas. J’aurais aimé qu’elle leur raconte tout ce que j’avais inventé sur eux, ma sœur, mon frère…

Lui, je l’ai fait passer pour un obsédé sexuel, obligeant sa femme à pousser des grognements de truie pendant qu’ils faisaient bruyament l’amour, le dimanche soir. J’avais observé, lui ai-je avoué, le manège à travers le trou de la serrure et l’image de ma mère accroupie offrant, en grognant, sa vulve aux assauts de sa verge, me conduisait invariablement à une douloureuse et persistante érection.

Ma sœur était kleptomane, mon frère homosexuel et, elle,  quand j’étais gosse s’obstinait à me tripoter le fond du pantalon à la recherche du « petit garçon » (ça, c’était bien vrai !)…

La psy notait tout cela sur un calepin recouvert de moleskine noire sans prononcer le moindre mot. Au fur et à mesure qu’elle recueillait mes délires, sa jupe se relevait et découvrait des cuisses gainées de bas à couture apparente.

Ces derniers ont contribué à nourrir mon imagination. Comme quoi il faut peu de chose, en l’occurrence une ligne noire le long des mollets pour ternir, même sous le sceau du serment, les réputations les mieux établies.

A-t-elle révélé quelque chose au terme de nos rencontres (six ou sept en tout) ?

Je n’en sais rien…Je l’imagine très mal lui demander d’adopter en silence une autre position…

J’ai, un jour qu’il était absent, fouillé dans son bureau à la recherche du rapport, mais je ne l’ai pas trouvé, il avait du l’enfermer dans le coffre.

Après, je m’en souviens, il m’a envoyé pratiquer un art martial. Le karaté. Bonne idée !

Ainsi donc, j’étais malade pour cette brave dame…Sans doute ! Je ne suis pas quelqu’un de normal.

Aujourd’hui encore, je regrette de n’avoir rien à leur reprocher. S’ils m’avaient battu, violé, affamé, j’aurais trouvé une bonne excuse pour les tuer les uns après les autres…mais là, rien…ce serait un crime tout à fait gratuit,  je le concède bien volontiers.

Et j’imagine mal une Cour d’assises jugeant mes crimes gratuits. Ce serait nul ! Les journaux pourraient titrer à la une : « Les crimes crapuleux d’un fils de famille dévoyé ! » et ils auraient raison. Les crimes crapuleux n’ont aucune classe !

Et quoi après, si je les tue ? Ma haine n’aurait plus de fondement et c’est moi qui mourrai…

Mourir par manque de haine, tout un titre !

Et pourtant c’est vrai…que faire une fois l’objet de ma haine disparu ? Que dire, que faire, qu’avoir pour inspiration ? Je ne serais alors qu’un petit contrôleur minable, fonctionnaire sans imagination ni avenir, même pas poinçonneur depuis l’invention du compostage.

Ma vie serait sans sel, fade comme de la cuisine yiddish.

Alors que maintenant je sais pourquoi je vis…je cultive cette source de fertilité, je la soigne, l’entretient et, oserai-je le dire ? l’aime…

J’aime…encore plus étrange…

J’ai peur du jour où ils seront partis tous les deux. Ma sœur et mon frère, ensemble n’en valent pas un.

Alors je prie pour qu’ils aient et conservent la santé. Qu’aucun accident ne leur survienne. J’en viens même, croyez-moi, à ne pas dormir certaines nuit en songeant à  tout ce qui pourrait arriver de grave et qui mettrait un terme à ma haine.

Mais je me raisonne. La haine, c’est comme l’Amour. Ca s’en vient et ça s’en va. Cela s’émousse comme le plus noble des sentiments et ne résiste pas au temps.

Peut être qu’un jour je me contenterai d’une petite haine ordinaire, une haine au rabais mais satisfaisante quand même.

Une petite haine de tous les jours, pas une passion dévorante comme maintenant. J’imagine bien mon frère et ma sœur comme objet de cet ersatzt, ils seront à la hauteur, je peux leur faire confiance.

Ce jour là, le plus lointain possible, je me contenterais de ce que j’ai sous la main, faudra faire avec.

En attendant, je mène cette vie simple et sans histoires qui est la mienne.

Les journaux parlent souvent de ces filles perdues qui disparaissent aux abords des gares. Il y a, écrivent-ils, un tueur qui sévit. Un type intelligent, atypique, insaisissable, un homme d’ailleurs…qui échappe à toute classification.

J’en souris, ce type doit être mon jumeau…

La pluie fine m’éclabousse et la lueur blafarde des réverbères allonge mon ombre sur le mur d’en face…

La nuit m’envoûte…

Rien de moins banal !






Texte déposé à la Société des Gens de Lettres (Paris 2006)
Le nu est signé Nan Peterson 

 

 

Par Mitso - Communauté : LA PLUME D'ECRIVAINS
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